Le fantôme dans le canapé
#63 ou notre atrophie sociale selon Esther Perel
Bonjour,
Nous sommes à l’édition #63 d’Aligné, bienvenue aux 21 petits nouveaux qui nous ont rejoints depuis la fois précédente.
Cette édition a été écrite après avoir écouté l’interview de la thérapeute Estelle Perel (connue pour ses réflexions sur l’infidélité, voir son Ted Talk) au micro de Matthieu Stefani.
Perel parle d’atrophie sociale, ce manque de liens et de communication entre nous, qui ne cesse d’augmenter alors même que nous n’avons jamais été aussi connectés. Cela m’a laissée songeuse.
🗣️ C’est mon thème du jour.
✍🏻 Petite nouveauté de mon côté : si vous aimez me lire d’un point de vue professionnel, vous aimerez peut-être me lire sous un prisme plus personnel. Je lance une version plus littéraire (et moins business) de mes écrits. Vous pouvez désormais aussi me lire ici :

👉🏻 Avant de démarrer
Je vous donne RDV en septembre pour reprendre les accompagnements. Vous pouvez :
→ Regarder ma masterclass si vous avez un problème d’offre ou de positionnement
→ Caler votre RDV pour la rentrée
→ Sponsoriser cette newsletter
Le scroll infini
J’ai déjà vécu cette scène plusieurs fois, et probablement que vous aussi : entre amis ou en famille, nous sommes tous assis dans un canapé, côte à côte, pour regarder un film.
Problème : nous avons tous notre téléphone en main. Parfois pour un SMS, parfois juste pour scroller et “lire” des vidéos (l’absurdité). Entre deux scènes, on éteint puis rallume, on zappe. Parfois je ris, parfois l’autre rit tout seul, je ne sais pas pourquoi.
Devant ce film, nous sommes chacun dans notre bulle et ces dernières se superposent. En somme, nous ne sommes ni vraiment ensemble, ni vraiment seuls : une coexistence sans présence.
Esther Perel appelle cela la perte ambiguë. Une forme inédite de solitude, où l’autre est là, physiquement, mais absent mentalement, comme un fantôme qui regarde son écran.
Une expérience scientifique a montré que les bébés hurlent quand ils voient la “still face”, le “visage impassible” de leurs parents en train de scroller. Mais nous, nous nous sommes habitués. C’est ça, l’atrophie sociale.
Un monde sans friction
Pourtant, ce n’est pas qu’on a cessé de se voir : c’est qu’on ne sait plus comment se voir.
Après tout, plus besoin d’aller au bureau, il y a Zoom. Plus besoin d’aller au restaurant, il y a Uber Eats (aux USA, 74% de la nourriture cuisinée dans les restaurants américains n’est plus consommée sur place.) Plus besoin de se perdre ou de demander son chemin, il y a Waze.
C’est un monde désormais sans friction, et cela m’a fait écho à cette conférence de Charles Pépin que j’avais commentée à l’époque, faut-il s’attendre à l’inattendu.
Pourtant, on n’a jamais autant souffert de solitude, y compris au Brésil, raconte Perel — ce pays où tout semble collectif, tactile et exubérant. Même là, les gens se sentent de plus en plus seuls.
Ce n’est pas qu’une question de téléphone. Perel montre que c’est plutôt une transformation du tissu social : il existe de moins en moins de tribus, d’églises, de collectifs. Aussi moins d’amitiés concrètes pour plus de "connexions" abstraites. 1000 followers, mais personne pour venir vous chercher à l’aéroport.
On ne sait plus bien où créer du commun, ni comment le faire.
Le solopreneuriat, dans tout ça ?
Perel conseille de rajouter du grain, de l’adhérence, ce que les solopreneurs appelleraient de la friction — exactement ce que l’on fuit.
Ce podcast m’a interrogée sur le modèle “solo” : n’est-ce pas, d’une certaine façon, l’inverse de ce qu’il faudrait ? Ne va-t-il pas à contre-courant de notre besoin profond de liens ?
Je lis beaucoup dans la presse, en ce moment, que si le monde politique est devenu un désert d’idées et d’actions, ce serait au travail, notamment aux dirigeants, de prendre le relais. “Le travail est politique” est de plus en plus communément admis — avec la limite que l’on voit ce que cela donne quand ce sont des entrepreneurs comme Trump ou Musk au pouvoir. Les patrons doivent-ils vraiment se lancer au service de l’intérêt général ou du bien commun ? Je n’arrive pas à avoir d’avis sur la question.
Ce qui m’interroge plutôt, c’est la place des entreprises d’une personne dans ce schéma.
Bien sûr, il y a les collectifs, les masterminds (payés à prix d’or), les événements pour se rencontrer… Mais ce sont des modèles liquides, sans idéaux politiques et sans organisation hiérarchique à proprement parler. Le collectif est plutôt souterrain dans le monde solo, et il est plus fonctionnel qu’idéologique.
Ce collectif “solo” est en soi un paradoxe qui raconte quelque chose de notre époque : le besoin de lien est intact, mais il est d’abord tourné sur soi, avant d’être tourné vers l’autre.
En somme, c’est une forme d’entrepreneuriat "libre", mais fragile, atomisé, où les collectifs existent, car ils sont monétisés, utilitaristes et dépourvus de mythe ou d’idéologie.
Mais ces collectifs sont précieux, car ils sont peut-être la seule chose qui empêche la liberté de virer à la solitude. C’est déjà pas mal.
Mais est-ce que cela sera vraiment suffisant ?
Je vous donne rendez-vous dans quelques semaines maintenant.
Aucune idée s’il y aura des newsletters d’ici là. C’est le plaisir de rajouter un peu de frictions dans mon modèle.
Je vous souhaite un très bel été,
Pauline
PS : en plus de liker et partager ❤️ vous pouvez soutenir ma newsletter par un don sonnant et trébuchant, qui sera utilisé pour m’offrir mon chaï latte de la semaine. C’est la meilleure façon de me permettre de laisser ce contenu gratuit et accessible à tous, tout en valorisant mon travail. Cliquez ici ou sur l’image ci-dessous.





100% aligné Pauline.
J'observe exactement ce paradoxe chez les solopreneurs de ma communauté.
Ils ont quitté le salariat pour la liberté mais finissent parfois plus isolés qu'avant.
J'ai l'impression que le problème c'est qu'on a optimisé la friction partout — sauf là où elle compte vraiment.
Les vraies connexions humaines DEMANDENT de la friction :
- Se déplacer pour voir quelqu'un
- Avoir des conversations difficiles
- Créer des rituels partagés
- Accepter l'imprévu des autres
Mon hypothèse du moment c'est que les collectifs solos fonctionnent justement parce qu'ils rajoutent de la friction intentionnelle.
Masterminds, événements, retraites ... tout ça recrée artificiellement ce qu'on a perdu naturellement.
La vraie question c'est comment transformer nos businesses en ponts plutôt qu'en îles ?
Parce qu'au final, entreprendre seul ne devrait pas signifier vivre seul.
Merci pour cette analyse très juste Pauline, complètement aligné également.
Pas toujours facile de réapprendre à « perdre son temps » quand on a été éduqué au TJM 😅