ChatGPT tue le style
#76 ou la nécessité de regretter son bandana
Nous sommes à l’édition #76 d’Aligné. Bienvenue aux 5 nouveaux lecteurs qui nous rejoignent depuis la précédente édition.
J’ai écouté cette semaine une conférence de l’autrice Élisabeth Barillé sur le style. L’angle était bien entendu très littéraire, mais la question du style vestimentaire y était également abordée. En fait, c’est quoi, avoir du style ?
Au-delà d’apporter des éléments de réponse, quelque chose m’a frappée : l’IA générative est en train de tuer ce supplément d’âme qui révèle qui nous sommes vraiment.
C’est mon thème du jour.

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Se chercher, encore et toujours
J’ai un souvenir tenace : nous sommes en 2007, je traîne, entre les cours, dans un petit jardinet en face du lycée de Toulouse où je suis en seconde. Je porte un bandana multicolore — de ceux que je nierai formellement avoir jamais porté devant un tribunal — qui n’égaie en rien mon sourire gâté par une barre de fer.
À 16 ans, on fait ce qu’on peut niveau style. Il ne fait pas si froid (c’est le sud), mais je ne quitte jamais des mitaines en laine noire censées me donner un air cool. Ça ne trompe personne : je n’ai jamais été une cool kid et je ne le serai jamais.
On n’est pas sérieux quand on a 17 ans. Et on n’a en plus aucune idée de comment s’habiller.
J’ai des amis passés de baba-cool à gothique, qui montent aujourd’hui les escaliers de la Défense en tailleur Cos. Le style change, évolue, le style nous représente à un temps T de notre vie.
C’est pareil avec l’écriture. La question m’obsède car je me rends compte que, comme pour trouver des vêtements qui nous ressemblent, trouver une plume qui nous est propre est une gageure.
Roland Barthes disait que le style, c’est “un langage autarcique qui ne plonge que dans la mythologie secrète et personnelle de l’auteur”.
Le style, c’est donc l’expression de qui vous êtes profondément et de la vision du monde que vous portez.
👉🏻 Or, quand vous utilisez une IA générative, vous tuez ce supplément d’âme.
ChatGPT a du rythme, mais aucun souffle
Si nous prenons de moins en moins de plaisir à lire les réseaux sociaux, au-delà des inepties qui pleuvent comme un jour d’hiver en Franche-Comté, c’est que nous avons l’impression de lire toujours la même chose.
Exemple simple, voici comment ChatGPT me propose un post prêt à l’emploi pour LinkedIn :
“Le style n’est pas un vernis. C’est un système nerveux.
Il révèle la structure interne d’une pensée : vitesse, angles morts, priorités, hygiène conceptuelle.Un texte sans style trahit une pensée qui s’excuse d’exister.
Un texte avec style assume son architecture : tension, cadence, découpe, densité.”
La structure vous rappelle quelque chose ?
Moi, ça me rappelle LinkedIn tous les matins. Et je n’en peux plus.
Ce style cadencé et lisse à fois, cette succession de phrases courtes, faussement denses, ces appositions qui usent et abusent des “:” et ces juxtapositions souvent ternaires, avec des mots creux.
Ce n’est pas mal écrit, ni incorrect, mais ça sonne terriblement faux.
C’est d’ailleurs ce qui a amené la chercheure Yaryna Barret à écrire ce très beau post. Elle y explique notamment la nécessité d’apprendre la lecture thermographique, c’est-à-dire la capacité à repérer la chaleur humaine dans un texte.
Avec l’IA générative, “le texte a du rythme, mais pas de pulsation. Il a du liant, mais pas de souffle.”
En somme, il n’a pas de style.
Un peu comme si tout le monde portait le même uniforme, tout en clamant être singulier. Or, quand il n’y a plus d’âme ni d’intention, il n’y a plus d’auteur.
Il faut réapprendre la lenteur de l’effort
À force, donc, d’essayer de trouver des raccourcis, de tout confier à des ghostwriters, humains ou non, on perd notre capacité à devenir vraiment qui l’on est.
Je l’expliquais déjà dans cette newsletter il y a presqu’un an : tout sous-traîter à une IA, c’est laisser son identité être construite par un algorithme.
C’est chercher à se développer sans s’appartenir.
Le problème, c’est que par définition, un débutant n’a aucune idée de ce qu’est son style. Comme l’adolescent, il va batailler entre la liberté et les conventions, entre ce qu’il pense qu’on attend de lui et ce qu’il pense être une bonne façon de faire.
L’IA a donc tendu une plume factice à des personnes persuadées qu’elles ne savent pas écrire. C’est faux. Peut-être manquez-vous de pratique, ou peut-être est-ce une activité douloureuse — autant que le calcul mental pour moi.
Mais c’est comme tout : avec de l’entraînement, on s’améliore.
Parfois, j’ai la nostalgie de l’écriture comme une pratique qui, comme celle d’un instrument, ne pouvait pas être confiée à un tiers.
Si vous préférez écouter Maria Joao Pires, surtout lorsqu’elle vit un cauchemar de musicien, à savoir ne pas avoir appris la bonne partition — plutôt qu’un robot qui appuie de manière intelligente sur des touches en ivoire, vous comprendrez alors pourquoi chercher son style est une pratique absolument nécessaire.
Dans sa conférence, Élisabeth Barillé dit deux choses importantes :
Il ne faut pas avoir peur de se trouver nul. C’est normal, et même sain, que l’auteur soit le juge le plus impitoyable. C’est signe que le processus est en marche.
Il faut accepter l’échec.
Comme dans tous les processus d’apprentissage, vous allez produire des choses qui, regardées avec un œil à posteriori, vous feront honte ou rire. Comme mon bandana de lycéenne.
Trouver le style qui nous correspond suppose de fouiller à travers des strates multiples de notre vécu, de notre apprentissage et de notre personnalité. C’est long, ingrat et ça ne se trouve pas en trois prompts magiques téléchargés dans un PDF gratuit.
Par contre, je crois que, comme tout acte de création, et non de production, c’est particulièrement gratifiant quand on a l’impression de toucher du doigt ce petit supplément d’âme qui nous ressemble.
A mardi prochain,
Pauline
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Je partage pas mal ton point de vue.. accepter l’échec (et entraîner son cerveau à l’accepter) c’est ce que j’appelle en cours de prise de parole « faire le deuil de la perfection ». Et c’est hyper important dans n’importe quel processus de création
Mamamia mais quelle plume tu as. Je te découvre et une partie de moi aurait voulu trouver les mots que tu emploies.
(Les rimes dans ce commentaires seraient donc mon style anti-IA ? 🤨)
+1 abo ✌️