Le triomphe des confiants
#74 ou pourquoi la confiance a remplacé la légitimité
Nous sommes à l’édition #74 d’Aligné. Bienvenue aux 6 nouveaux lecteurs qui nous rejoignent depuis la précédente édition.
On m’a récemment demandé de participer à une conférence sur l’intelligence artificielle et la transformation des entreprises. Comme beaucoup de femmes victimes du syndrome de l’imposteur, une petite voix m’a sommée de refuser.
Heureusement, j’ai appris à faire taire cette petite voix depuis bien longtemps. J’ai fait la différence entre confiance en soi et légitimité.
💡 C’est mon thème du jour.

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Avoir confiance ou être légitime ?
Prenons un cas simple.
Ce matin, en traversant la route, vous avez raté un trottoir. Depuis, une douleur vous foudroie la cheville. La journée passant, vous décidez d’agir. Qui appelez-vous en premier : votre médecin ou Tibo InShape ?
En grande majorité, vous allez préférer votre médecin, car son expérience et ses 10 années d’études vous rassurent. Vous attribuez donc une valeur particulière au savoir médical. Votre docteur, même rachitique ou fatigué, vous paraît plus légitime pour résoudre votre problème qu’un influenceur sportif.
Vous n’êtes pas le seul à penser ainsi ; les autorités de régulation font de même. C’est pourquoi Tibi InShape, mais aussi les naturopathes ou les coachs en nutrition, ont le pouvoir de vous faire faire des squats, mais pas de vous prescrire des médicaments.
C’est cela, la légitimité — un sujet qui me passionne tellement que le concept est au cœur de toutes mes recherches académiques — une construction qui dépend autant de l’expertise que du regard des autres sur cette expertise.
Le problème, c’est que notre époque confond de plus en plus confiance et légitimité.
Avoir confiance en soi ne rend pas légitime
Les réseaux sociaux ont tout aplati : on demande à chacun d’avoir confiance en soi avant même d’avoir construit quoi que ce soit.
La preuve : vous pouvez dire n’importe quoi sur Instagram. Si cela est dit avec conviction et assurance, vous devenez plus visible, au détriment des plus légitimes. C’est le sempiternel problème des chercheurs incapables de vulgariser leur savoir-faire, qui se voient doubler par des chroniqueurs de BFM TV.
C’est aussi insidieux avec les offres de coaching et de formation en ligne. Vous avez toujours l’impression de devoir “investir en vous”, surtout si vous êtes une femme, pour acquérir de nouvelles compétences ou développer un nouveau savoir-faire… Je connais trop d’expertes qui collectionnent les certifications et les formations, moins pour se former, que pour se sentir toujours plus légitimes. Sans qu’elles ne se rendent pas compte que ce n’est pas de légitimité dont elles ont besoin, mais de confiance en elles.
La légitimité s’obtient par le regard de l’autre, la confiance en soi par le regard que l’on porte sur soi-même.
Or, quand on est consultant, freelance ou dirigeant, la confiance en soi devient vite une monnaie, puisqu’elle attire, rassure et permet de mieux vendre. Mais si elle précède la légitimité, elle devient alors performative : on finit par croire qu’on maîtrise un sujet parce qu’on en parle bien.
La légitimité précède la confiance
J’ai fini par accepter cette conférence. Pas parce que j’étais sûre de moi, mais parce que je savais être capable d’en parler, parce que je me sais légitime. La confiance viendra en faisant.
Et je crois que c’est là l’idée essentielle : la légitimité précède la confiance.
C’est là que les choses se complexifient un peu. Comment devient-on légitime?
La légitimité est une construction sociale qui dépend du regard d’une audience. Vous n’êtes jamais légitime tout seul dans votre coin ; vous avez besoin d’une validation extérieure et institutionnelle. Cela peut être par un diplôme ou une certification (le plus courant), mais aussi par l’opinion publique ou par des acteurs plus légitimes que vous (des clients, de grosses références).
C’est ce qui explique le gimmick consistant à toujours préciser les références clients sur LinkedIn ou dans les propositions commerciales.

Un modèle néanmoins cassé
Sauf que ce modèle ne fonctionne plus bien à notre époque. Mon meilleur exemple s’appelle Louis Sarkozy. Je résumerais sa situation à une citation de Beaumarchais dans Le Mariage de Figaro (ici, avec le magnifique Laurent Stocker)
“Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie ? Noblesse, fortune, un rang, des places… Tout cela rend si fier ! Qu’avez-vous fait pour tant de biens ? Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus.”
Je résume la situation : depuis la fin de la royauté, le privilège de la naissance ne rend plus légitime. C’est ce qui manquait au descendant Sarkozy pour poursuivre son projet politique à Menton. À défaut d’être historien, il a ainsi acquis sa légitimité grâce au milieu littéraire, avec la parution d’un essai sur Napoléon. Une maison d’édition lui a offert cette validation publique pour le faire exister sur le plan médiatique.
Ceux qui ont ri du faible niveau de ventes de son essai (à peine 2 000 exemplaires) sont passés à côté du sujet. Louis Sarkozy n’a jamais cherché à vendre des livres, mais à acquérir de la légitimité.
La légitimité est donc une ressource qui peut parfois s’acquérir sans véritable légitimité, et c’est tout le paradoxe.
C’est ce qui fait que les entrepreneurs, fatigués de ce jeu institutionnel, finissent par créer leurs propres médias. Ils créent les conditions de leur propre légitimité.
Le meilleur exemple est Matthieu Stefani, dont l’excellent podcast Génération Do It Yourself est devenu une telle référence que des vedettes de cinéma et des présidents de la République défilent à son micro, comme ils ne le faisaient qu’auparavant avec la presse traditionnelle. Le rebelle est devenu assez fort pour, à son tour, devenir une source de légitimité.
Des rebelles, il y en a toujours eu et il y en aura toujours. C’est un signe de bonne santé au sein d’une société.
Sauf qu’il me semble qu’aujourd’hui, nous sommes passés d’un monde où la légitimité se recevait à un monde où elle se fabrique.
Ce n’est plus le diplôme, le titre ou la reconnaissance institutionnelle qui font autorité, mais la capacité à construire sa propre scène et à créer autour de soi un microcosme, non plus de validation, mais d’auto-validation.
Le risque est alors que chacun devienne juge et partie, producteur et certificateur, de sa propre expertise.
Alors, si la légitimité se construit dans le regard d’autrui, à nous de veiller à ne pas l’accorder à n’importe qui.
À mardi prochain,
Pauline
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Petit bonbon intellectuel que ce post. Pour s’orienter vers qui apprendre, l’humain cherche des signes de prestige. Dans les temps lointains, a priori celui qui avait des cheveux blancs était la personne à suivre : s’il a vécu jusque là, on doit l’écouter. Dans nos sociétés modernes, les marqueurs ont changé. Jusqu’à des phénomènes absurdes : Paris Hilton était célèbre parce qu’elle était célèbre. L’exposition médiatique, le nombre de followers, etc… sont désormais des marqueurs de prestige. Un beau montage, un bon storytelling, une habileté médiatique et vous voilà « expert ». Et maintenant que l’IA rentre dans le jeu, les marqueurs vont de fait évoluer.