Cruel optimisme
#64 ou ma réflexion sur l'ambition
Bonjour,
Nous sommes à l’édition #64 d’Aligné, bienvenue aux 75 petits nouveaux qui nous ont rejoints depuis la fois précédente. Merci d’avoir été si nombreux à me lire pendant la pause estivale !
Cet été, j’en ai profité pour lire (beaucoup) et beaucoup me reposer (encore plus). J’ai notamment eu le temps de potasser la question de l’espoir et de l’ambition, et du cruel optimisme qu’ils provoquent.
💁🏻♀️ C’est mon thème du jour.

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La naissance de l’ambition
Eva Illouz est une sociologue franco-israëlienne et directrice d’études à l’EHESS. Spécialiste des émotions, notamment de l’amour, elle a publié récemment « Explosive Modernité : malaise dans la vie intérieure », un ouvrage de sociologie sur les émotions qui nous traversent : espoir, déception, colère, envie, honte…
Parmi les émotions analysées, la question de l’espoir m’a passionnée car c’est un sentiment qui a beaucoup évolué à travers les siècles.
Le capitalisme et la modernité nous ont permis de sortir des logiques héritées du milieu social (les fameux trois ordres - clergé, aristocratie, tiers État) pour donner naissance à l’ambition. Ce n’est donc pas un hasard si au XIXe siècle, les figures littéraires les plus connues sont Emma Bovary, Julien Sorel ou Eugène de Rastignac. Beaucoup de profils qui (c)rêvent d’ascension sociale.
La modernité a vu l’espoir se développer, donnant ainsi naissance, via le capitalisme, à l’ambition. À notre époque, « chaque individu se définit par l’ensemble des projets, des possibilités et des attentes qu’il choisit de se donner. » C’est la première thèse d’Illouz.
Le rêve américain en est l’illustration parfaite : on rêve d’amélioration du statut social et de prospérité matérielle. Mes ancêtres qui ont fui la Sicile pour tenter leur chance de l’autre côté de l’Atlantique avaient bien sûr des rêves pleins la tête quand ils posèrent le pied sur Ellis Island.
Le cruel optimisme
Le problème de l’ambition comme moteur d’une société est cette dure réalité : la grande majorité des espoirs et des rêves ne se réalisent jamais, et la plupart du temps, sans que cela soit la faute de ceux qui espèrent et qui rêvent.
Mes ancêtres sont rentrés en Europe plus pauvres qu’ils en étaient partis.
Rêver de toutes vos forces n’est jamais la promesse que cela va réussir. C’est affreux, mais la vie est plus dure que tous les livres de développement personnel que vous pourrez biberonner.
Et si on connaît autant les récits des gagnants, c’est parce qu’ils sortent du lot. Beaucoup d’appelés, peu d’élus, que ça soit dans le sport, les arts ou l’entrepreneuriat.
Illouz l’observe en observant les diplômés de grandes universités américaines. Une fois admis, la compétition continue, parce qu’il existe une quête de hiérarchie sans fin : on ne peut être gagnant que si, et seulement si, il y a des perdants. Une fois à Harvard, il faut donc être major de promo, membre de clubs privés, élus à tel et tel endroit, etc. Même à Harvard, il y a des loosers.
“Ce système produit une concurrence effrénée sans objet véritable, qui finit par devenir une fin en soi.”
L’endroit où cela peut le mieux s’observer est sur les applications de rencontres. D’après Hinge, 81 % des utilisateurs interrogés n’ont jamais noué de relation durable sur les apps. Et pourtant, les utilisateurs sont toujours aussi nombreux à swiper, espérant la rencontre qui changera leur vie.
C’est ça, le cruel optimisme : savoir ce que cela ne fonctionnera pas, et continuer quand même dans l’espoir d’avoir eu tort.
On nous répète que tout rêve peut devenir réalité, que nos seules limites sont intérieures et que le succès est d’abord une question de volonté.
La conséquence est redoutable : si nous échouons, c’est de notre faute. Nous ne sommes pas assez disciplinés, pas assez productifs, pas assez stratèges.
Le cruel optimisme, c’est ça : confondre nos désirs avec une destinée.
Pour les entrepreneurs, c’est pire
Pour les entrepreneurs, le piège est encore plus violent. Car nous ne sommes pas de simples rouages de la modernité : nous en sommes les hérauts. Là où le salarié peut encore se raconter qu’il subit, l’entrepreneur porte en permanence la charge d’une responsabilité totale : son chiffre d’affaires, son offre, sa visibilité…
C’est ce qui explique le « toujours plus » permanent qui caractérise tant le solopreneuriat : plus de clients, plus de CA, plus de contenus.
Comme le tonneau des Danaïdes, l’entreprise solo n’est jamais remplie.
Elle réclame sans cesse un nouvel effort, un nouveau produit, un nouveau programme. Puisqu’on nous a appris que le seul problème, c’était nous, et que tout pouvait être réglé avec un coach, une formation, un mastermind… Alors nous payons pour casser ce cycle, avancer, scaler.
C’est cet écrasant optimisme qui nous ronge parfois : après ce mastermind, je n’aurai plus de problème d’acquisition. Après cet accompagnement, je saurai bien gérer ma trésorerie. Après ceci… cela.
L’entrepreneuriat étant ce qu’il est, vous avez plus de chance d’échouer que de réussir, et la plupart du temps, ça ne sera pas de votre faute.
J’ai longtemps cru que cette quête était normale. Qu’il fallait apprendre à « dépasser ses blocages », « muscler son mindset », « viser plus haut ». Mais plus j’avance, plus je me demande : et si la vraie liberté consistait à refuser certaines promesses ? À dire non au cruel optimisme ?
Car c’est peut-être là le paradoxe : nous nous épuisons à courir après des désirs qui ne sont pas toujours les nôtres. Nous confondons liberté et injonction, autonomie et culpabilité.
Ce que j’ai compris avec Illouz, c’est que tout désir n’est pas fait pour être accompli. Parce que certains relèvent plus d’une injonction de société ou de communauté que d’un besoin existentiel.
La difficulté est alors de ne pas sombrer dans le pessimisme. Et ça, Romain Gary l’explique très bien : il faut trouver le juste milieu.
“Quelque part entre s'en foutre et en crever. Entre s'enfermer à double tour et laisser entrer le monde entier. Ne pas se durcir mais ne pas se laisser détruire non plus. Très difficile.”
L’optimisme est cruel, mais le pessimisme me semble pire.
À mardi prochain,
Pauline
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« si nous échouons, c’est de notre faute. »
Cela me fait penser à un parallèle en psychologie (notamment pour le burnout).
On regarde trop le côté individuel et pas assez le contexte.
C’est là où on fait une erreur. Tout semble être porté par l’individu, alors que c’est son contexte qui a le plus de poids.
Et du coup, en tant qu’entrepreneur ou salarié, on s’efforce de faire des efforts sur soi-même (développement personnel, formations, etc.), alors qu’il faudrait agir ailleurs (positionnement, offre, conditions de travail, etc.)
C’est fascinant !
Ça me rappelle que l’amour de soi et savoir y retourner, permet de naviguer avec équilibre.