Entreprendre à l'ère de post-vérité
#73 ou le doute comme dernier rempart
Nous sommes à l’édition #73 d’Aligné. Bienvenue aux 10 nouveaux lecteurs qui nous rejoignent depuis la précédente édition.
Plus je navigue sur les réseaux sociaux, plus je me rends compte du poison qui rentre à dose non homéopathique dans nos veines.
L’acmé a été, ces derniers jours, l’arrivée de Grokipedia, l’ersatz de Wikipédia créé par Elon Musk pour contrecarrer les propos prétendument trop à gauche de la plateforme originale grâce à une “IA neutre” (je m’étouffe). Alors quand je vois des entrepreneurs se féliciter de ce progrès où la neutralité signifie “en accord avec les idées du fondateur”, ou quand j’observe le glissement sournois qui transforme tous les gens critiques en “haters”, je ne suis même plus en colère.
J’ai simplement peur.
🥶 C’est mon thème du jour.

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Les entrepreneurs ne sont pas épargnés par la post-vérité
La post-vérité est définie comme le moment où les faits objectifs ont moins d’influence que les émotions et les croyances personnelles dans la formation d’une opinion. En somme, ce qui est établi, considéré comme un élément objectif (“il pleut”) a moins d’importance que ce que vous en pensez.
Je ne prends pas la pluie par hasard. C’est l’un des mensonges les plus absurdes que l’on retrouve dans la bouche de Donald Trump, qui a souvent affirmé que son investiture avait eu lieu sous une météo idéale, alors que le président a dû prêter serment à l’intérieur du Capitole, faute de température acceptable.
Ce n’est pas anecdotique : c’est une réécriture du réel au profit du récit.
De la même façon, quand dans ma dernière édition, je cite l’expression “dette cognitive” comme une réflexion portée par une étude scientifique du MIT sur l’IA, un entrepreneur sur LinkedIn peut me répondre ceci :
Puisque je n’aime pas nourrir les trolls, je n’ai pas répondu. Mais une partie de moi se rend bien compte que c’est un combat que j’abandonne alors que je ne devrais pas, car que cela touche au principe même de la science et c’est un sujet qui me tient à cœur. Mais l’entrepreneuriat, qui se veut rationnel et concret, est devenu lui aussi perméable à la post-vérité.
Mon exemple est hélas multipliable à l’infini. Combien d’entrepreneurs se sont attaqués non pas à la taxe Zucman, mais au chercheur Zucman lui-même ? Combien de guillemets pour qualifier le “chercheur”, “l’économiste”, parfois par des solopreneurs en slip qui n’ont jamais suivi un cours de recherche en économie ?
Le problème de la recherche scientifique, c’est qu’elle est, par nature, contestable. Donc ce n’est pas la critique qui me gêne, mais bien la certitude, cette manière de parler de tout sans jamais douter de rien. Comme si l’opinion d’un type qui a regardé quatre vidéos YouTube sur la fiscalité valait celle d’un chercheur qui y consacre sa vie. Et ce n’est pas qu’une histoire de temps ou de sources, mais bien de méthodologie.
Le storytelling entrepreneurial entretient la confusion entre récit et vérité
C’est là que la post-vérité s’infiltre dans nos vies d’entrepreneurs. Dans un monde où le “je ressens” vaut plus que le “j’ai vérifié”, le storytelling devient vite un piège.
Le récit ne sert plus à éclairer une trajectoire, mais à fabriquer une vérité. Comme le montre Anthony Galluzzo dans Le mythe de l’entrepreneur, le capitalisme contemporain repose sur une mythologie du dépassement : l’entrepreneur comme un héros solitaire, visionnaire et infaillible. Et cette fiction, à force d’être répétée, devient un dogme.
Au point de faire de l’entrepreneuriat une valeur à part entière. Combien pardonnent les menaces démocratiques que peuvent représenter Trump ou Musk, sous prétexte qu’ils sont des entrepreneurs ayant connu des difficultés qu’aucun être humain normal ne pourrait supporter ?
Ce mythe du surhomme justifie aujourd’hui des comportements qui mettent à mal les valeurs démocratiques sur lesquelles repose notre monde.
Le doute comme salut
Et je le vois tous les jours : des solopreneurs sincères qui confondent croyance et connaissance, des débats impossibles où celui qui ose la contradiction est immédiatement taxé d’être un énorme frustré des réseaux.
Reid Hoffmann, cofondateur de LinkedIn, parle, au micro de GDIY, d’une “liberté d’expression sélective” : libre, oui, mais seulement pour ceux avec qui on est d’accord.
Et pourtant, je reste convaincue que douter n’est pas un luxe, mais une hygiène mentale. Dans un monde si saturé de certitudes, le doute est peut-être ce qui nous sauve encore un peu de la paresse intellectuelle.
Mais ces derniers temps, je me surprends à avoir peur.
Peur d’un monde où l’on ne saura plus distinguer le vrai du vraisemblable, dans lequel les travaux des chercheurs n’auront pas plus de valeur qu’un post LinkedIn ; où penser deviendra un acte de courage, et où l’on préférera le confort du clan à la rigueur de la pensée.
Je ne sais pas si c’est une crise de lucidité ou un signe des temps.
Le tout, peut-être, est de ne perdre ni espoir, ni esprit critique.
Malgré l’effort immense que cela représente.
À mardi prochain,
Pauline
PS : si ce sujet vous a intéressé, le livre “Logocratie” de Clément Viktorovitch analyse cette question au sein du monde politique. C’est dense, passionnant et effrayant.
PPS : si la question de la véracité de Wikipédia vous intéresse, je vous conseille « A-t-on besoin d’un chef ? » du chercheur en sciences Mehdi Moussaïd. Cela répondra à la question : est-ce que l’intelligence collective est plus forte qu’un expert ? Vous pouvez lire le premier chapitre ici.
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Intéréssant.
J'observe le même phénomène sous un autre angle.
L'entrepreneuriat s'est transformé en religion.
Et comme toute religion, il a ses dogmes inattaquables, ses prophètes intouchables et ses hérétiques à brûler.
Le truc qui me fascine c'est que cette dérive nous éloigne de ce qui fait la force de l'entrepreneuriat : la capacité à tester, échouer, apprendre et rectifier.
Le fameux Try & Learn.
Mais quand tu remplaces les faits par des récits épiques, tu tues cette dynamique.
Tu passes du mode "architecte de ta réalité" au mode "suiveur de gourous".
Bref -> Teste. Mesure. Ajuste.
Le reste n'est que du bruit.
Super bin article. Je te xomtoends complètement, on est en plein dedans. Avec le manque d'informations justes, la manipulation médiatique et, maintenant, l'IA qui est arrivée, c'est vraiment la catastrophe. J'ai vu hier une vidéo où on voyait Michael Jackson dans un magasin. Si je pensais qu'il était encore vivant , il n'y avait absolument rien qui pouvait dire que cette vidéo n'était pas vraie. C'est juste fou.
Et effectivement trump et ses acolytes ont bien réussi à plonger une partie du monde dans la confusion.