"Moi, coach et méchant"
#85 ou Gourou n'est pas un film sur le coaching
Bonjour,
Voici l’édition #85 des Strates. Bienvenue aux 10 nouveaux lecteurs qui nous rejoignent depuis la semaine dernière.
Si vous habitez à Paris, impossible de rater les affiches du film “Gourou” qui triomphent sur les colonnes Morris de la capitale.
Impossible également d’avoir raté cette sortie, vu le nombre impressionnant de posts LinkedIn qui sont apparus de la part de coachs qui, avant même que le film ne soit en salle, se sont précipités pour dire combien il existait, certes, de mauvais coachs, mais qu’eux, non. Eux, ils étaient vertueux. Eux, ils n’étaient pas concernés. À deux doigts d’un #NotAllCoaches.
Et pourtant, après avoir passé mon samedi après-midi au cinéma, je peux confirmer une chose : le film échoue à parler du coaching, mais traite d’un sujet bien plus intéressant.
🍿 C’est mon thème du jour.

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C’est l’histoire d’un mec
Par son titre, Gourou semble être l’histoire d’une emprise mentale exercée par un coach en développement personnel. J’ai le regret de vous dire que ce n’est pas le cas. Disons que ce film est au coaching ce que Ratatouille est à la cuisine française.
Certes, nous suivons “Coach Matt”, un coach en développement personnel qui vend des conférences, puis des packs de coaching 1:1 à prix d’or. Un modèle tout droit inspiré des Américains qui ont une forte culture de la prédication et semblent plus sensibles à ces modes de fonctionnement. Personnellement, j’y suis non seulement hautement hermétique, mais les effets de foule me terrifient.
Pourtant, dès le premier quart d’heure du film, on comprend que ce n’est PAS l’histoire d’une emprise. Bien sûr, il y aura le garçon victime de violences sexuelles, qui aura toutes les chances de vriller, car on ne soigne pas de pareils traumatismes avec des mantras débiles comme “ce que tu veux, c’est ce que tu es.”
Mais le vrai sujet est bien moins sexy, car il est juridique.
Le film part de la question suivante : faut-il réguler les professions de parasanté ?
Et indirectement, il pose une question encore plus intéressante : comment se faire une place au soleil quand on n’a pas pris le chemin tout tracé de la réussite institutionnelle ?
Le vrai sujet : redéfinir la réussite
Gourou parle du succès, mais le fait plutôt mal. Pierre Niney, si bon acteur, n’est pas au sommet de sa forme, car le film est hésitant. Il y a un vrai problème d’écriture. Le personnage féminin est bâclé, la fin est absurde, le côté thriller ne s’assume pas.
Le film n’arrive pas à trancher sur le propos qu’il souhaite porter, pris au piège entre une réflexion sur les limites du coaching, et une réflexion sur l’institutionnalisation de pratiques et de parcours alternatifs.
D’ailleurs, si ce film parle du coaching, il aurait tout aussi bien pu parler de naturopathie, d’ostéopathie, de lithothérapie ou de toutes ces pratiques qui finissent par « thie » et flirtent parfois avec l’exercice illégal de la médecine.
Si le sujet des abus dans le coaching vous intéresse, plutôt que ce film, je vous recommande “Tout le monde a besoin d’un coach” du journaliste Thibaut Schepman, qui est aussi l’auteur de l’article “Moi, coach et méchant”, à qui j’ai emprunté ce titre qui ne cesse de me réjouir.
Car dans Gourou, le vrai propos est porté par le duo entre Coach Matt (Pierre Niney) et son frère Christophe (superbe Christophe Montenez, comme d’habitude). Il questionne d’abord ce que signifie réussir aujourd’hui.
La tradition contre l’alternatif
Coach Matt n’a pas le bac. Si un diplôme d’État devait devenir nécessaire pour pratiquer le coaching, sa boîte devrait fermer pendant plusieurs années, le menant mécaniquement à la ruine. Ce n’est pas le cas de son frère Christophe, ingénieur diplômé, qui regarde Matt avec mépris.
L’un a réussi en s’inscrivant dans les codes de la réussite institutionnelle (un diplôme, une grosse boîte, un bon salaire), l’autre par l’entrepreneuriat, en partant de rien.
L’un a réussi par la voie académique, l’autre par les réseaux sociaux.
L’un a la reconnaissance de la société, l’autre celle d’une communauté de followers.
Ce n’est pas un hasard si Coach Matt finit sur le plateau d’Hanouna, et non pas au 20 heures de France 2. Il va justement là où se situe le débat alternatif. Les gens qui pestent sur le fait de voir Hanouna sur grand écran n’ont rien compris au film. Coach Matt doit aller là où se créent les fake news et l’outrance. C’est exactement là que se situe, à mon sens, l’intelligence du propos de Gourou. C’est simplement dommage que le réalisateur ne soit pas allé jusqu’au bout de sa thèse.
Un monde qui a changé de repères
Parce que c’est un débat important à avoir, et que je l’ai beaucoup vu dans l’entrepreneuriat ces derniers temps.
J’ai le souvenir d’avoir caché que j’avais fait Normale Sup’ dans des communautés d’entrepreneurs, justement parce que la réussite institutionnelle était considérée comme infamante. On m’a déjà dit, droit dans les yeux : “En plus, tu viens de Sciences Po, toi, ces gôcho qui ne savent pas monter des boîtes.”
Je n’ai jamais mis les pieds à Sciences Po, mais ma réussite académique était, à leurs yeux, la preuve irréfutable de mon illégitimité à faire partie du monde des entrepreneurs.
Souvenez-vous de tous ces entrepreneurs si fiers de dire qu’ils ont “drop-out” l’université, qu’ils n’ont rien appris “dans ces universités de communistes”, qu’ils ont saccagé leur avenir à grands coups de prêts dans des écoles de commerce où ils ont perdu leur temps comme leur argent.
Le débat se déplace alors sur la question du discours institutionnalisé, en tant que critique de la fabrique des élites. Peut-on réussir hors des sentiers traditionnellement validés par la société ? Est-ce que légiférer sur le coaching, c’est refuser de reconnaître le droit d’exister d’une pratique alternative qui semble répondre à un besoin ? Obliger les acteurs sans diplôme à en posséder un, n’est-ce pas une forme de violence institutionnelle, pour remettre dans le rang ce qui y échappe ?
C’est ça, le fond du sujet de Coach Matt.
Et le sujet est d’actualité.
La semaine dernière, Peter Thiel, entrepreneur apôtre du trumpisme, est intervenu à l’Académie des sciences de Paris pour y défendre ses thèses néo-réactionnaires. Dans le temple de l’institution, où la méthode scientifique sembl(ait) régner en maître, on écoute désormais des entrepreneurs adeptes de fake news, qui étalent des certitudes d’apocalypse et de défaite de l’Occident à la fraîche.
Quand je vois ça, je trouve que nous avons, plus que jamais, besoin de films comme Gourou (mais en mieux).
Nous avons besoin de réconcilier les chemins de réussite, afin que l’on arrête de dire qu’une Léna Situations n’a rien fait de sa vie pour avoir le succès qu’on lui connaît, mais aussi, qu’à l’inverse, on arrête de dire que les diplômes ne sont que des torchons en papier épais qui n’apportent rien.
Moi qui passe mon temps entre grande école et solopreneuriat, je sais combien les deux sont nécessaires et complémentaires. Ce n’est pas l’un ou l’autre, mais l’un et l’autre.
Mais je suis aussi pour la régulation du coaching et de tous les métiers en “athe” à la fin.
Pas pour emmerder le monde, ni pour rajouter une couche bureaucratique à ce qui n’en a pas besoin.
Mais pour reconnaître que la vulnérabilité humaine est trop précieuse pour ne pas être protégée.
Cela ne supprimera pas les mauvais coachs, mais nous soulagera d’une grande partie des plus mercantiles d’entre eux.
À mardi prochain
Pauline
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Merci comme toi j'ai de suite pensé à #notallcoach et puis j'ai vu le Trailer et je me suis dit que c'était pas du coaching mais sur la "réussite vite et forte à l'américaine". (Et grâce à mes amies et leurs conseils je me suis évite ce navet)
Ton analyse me donne envie de pousser encire plus loin : pourquoi parler de développement personnel alors que c'est uniquement un développement de son capital que l'on désir ? Pourquoi pas ne l'accepter et devoir passer par toute cette violence du "quand on veut on peut" et vouloir se transformer au lieu d'accepter son désir de réussite sociale (loin du schéma traditionnel comme tu le mentionnes)
Merci de l'avoir lu et analyse à ma place ;)
Brillant, et si juste ! As always Pauline.
A tous les coaches qui m'ont appelée, whatsappé, textoté, exprimant leur indignation, j'ai répondu que je ne me sens pas concernée. Que le sujet n'est pas le coacching, et certainement pas celui des professionnels, qui exercent leur profession de manière éthique, en "position basse", en accompagnant leur coaché sur le dépliement- oui déplier, et déployer aussi - de sa pensée.
Le sujet c'est, comme te le dis si bien, que des quidams qui ont traversé une épreuve avec succès se sentent en droit de coller une plaque (on pourrait dire un panneau, à ce stade..) devant leur maison et se proclament coach, au mépris de l'impact possible sur leurs clients. No limit.
Le sujet est aussi - et il est plus profond - de comprendre quelle reconnaissance on donne à la formation, sur quoi s'appuie l'expertise. Il est de décider comment notre société décide de l'arbitrer.
Merci donc à toi de ton regard décalé, qui soutient un angle différent.
Et pour mes confrères et consoeurs coaches, les vrais, munis de leur éthique et de la rigueur de notre métier : même pas peur. On n'est pas concernés.
Cela dit, j'ai bien aimé le film ! Je ne m'attendais pas aux twists du scenario, j'imaginais un truc plus "psy", dans la manipulation. Surprise, c'est un thriller, why not finalement.
Attention spoiler : l'arroseur arrosé, c'est pas mal non plus...