La mise en scène de la vie quotidienne
#78 ou le nouveau théâtre sur Substack
Nous sommes à l’édition #78 des Strates. Bienvenue aux 25 nouveaux lecteurs qui nous rejoignent depuis la précédente édition.
Si vous aimez les réseaux sociaux, vous avez forcément entendu parler de Substack, cette plateforme d’écriture qui permet à n’importe qui de publier des newsletters, comme celle que vous lisez en ce moment même.
Sauf que plus j’observe l’écosystème grandir, plus je vois apparaître un phénomène neuf dans le fond, mais vieux comme le monde dans la forme : la mise en scène de soi.
🎭 C’est mon thème du jour.

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Le théâtre de l’écriture
Parfois, Twitter me manque. En 2011, je jettais des pensées en ligne comme des bouteilles à la mer, sans me poser de questions sur leurs statistiques. C’est une philosophie que l’on retrouve vaguement dans les Notes de Substack, l’équivalent de petits tweets.
Il y a quelques jours, alors que j’étais dans le métro pour aller au cinéma, j’ai écrit ceci :
C’est que chaque réseau social a sa scène. Instagram réclame du pastel et de la clean girl energy. LinkedIn glorifie les “Bro” qui mélangent leurs muscles, leur CA et leur vision suspecte du stoïcisme. Et Substack ?
Substack s’est inventé le mythe du néo-écrivain.
Quête infinie d’inspiration dans une atmosphère cosy de bibliothèque, de chaussettes épaisses, de machines à écrire et de pumpkin spice lattes. Le tout dans une bienveillance qui frôle l’hypocrisie et/ou l’absence d’esprit critique.
On dirait un mauvais remake du Truman Show. Parce que chez moi, ça ressemble à un bordel composé de livres qui traînent, de papiers et de mugs sales.
Je passerai outre le paradoxe de revendiquer un retour à l’authenticité (“enfin un espace gnagnagna”) pour se remettre à jouer un nouveau rôle — ici, le théâtre de l’écriture.
Je préfère me concentrer sur le point le plus important : la mise en scène de soi.
La sociologie de la présentation de soi
J’ai piqué le titre de cette newsletter à Erving Goffman, sociologue très célèbre dont les recherches ont inspiré certains de mes travaux de chercheuse.
Dans La présentation de soi (tome 1 de “La mise en scène de la vie quotidienne”) publié en 1956, Goffman pose une question simple : que se passe-t-il lorsque nous interagissons ?
Réponse simplifiée : nous jouons un rôle.
Chacun organise soigneusement ce qu’il montre, protège ce qu’il cache et coopère tacitement avec les autres pour maintenir une version stable et crédible de la situation.
En somme, la mise en scène repose sur la fabrication d’une image cohérente, avec une séparation claire entre ce qui se joue en public, et ce qui prépare hors champ.
Donc, si je veux me dire écrivain, à défaut de présenter des textes, je vais mettre en scène ma posture avec des photos chiadées et des citations sur l’écriture.
Goffman précise que ce n’est pas de la manipulation, mais la condition même de la vie sociale.
Sauf que, comme souvent, avec les réseaux, ce mécanisme banal change d’échelle. La scène s’est agrandie, les rôles se sont caricaturés et le décor est devenu quasiment aussi important que le texte.
Cela devient performatif. Il ne s’agit plus seulement d’écrire, mais de performer l’idée d’être quelqu’un qui écrit.
Et je crois que c’est ça qui m’est insupportable. Comme si quelques phrases sur votre “processus d’écriture” vous rendaient plus crédible face à votre fichier Word.
Ceux qui écrivent savent très bien que c’est difficile, silencieux et même souvent un peu sale.
Le problème n’est donc pas le réseau social, mais ce qu’on en attend.
Une nouvelle identité, après avoir échoué à définir qui l’on était sur les autres plateformes ? Encore et toujours des likes en se conformant aux usages d’une plateforme plus littéraire? Comme si on remettait les compteurs à zéro?
J’ai appelé cette newsletter “Les strates” parce que justement, je ne crois pas à la performativité de nos identités. Je crois qu’on devient par l’action, la répétition, le travail, et non par la scénographie.
Substack me rappelle chaque semaine que la mise en scène est devenue la condition de visibilité.
Mais elle ne sera jamais la condition de vérité.
À mardi prochain,
Pauline
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Guy Debord aurait-il lancé un Substack ?
Bien vu ! J'ai l'impression que c'était déjà le cas à l'époque des blogs, y'avait toute une frange de blogueuses (plutôt des femmes, on va pas se mentir) qui faisaient plus ou moins la même chose. Ça me ravit ceci dit, de voir l'écrit revenir au premier plan avec Substack :)