La nullité actuelle des réseaux sociaux
#95 ou pourquoi ils sont devenus inintéressants
Bonjour,
Voici l’édition #95 des Strates. Bienvenue aux 7 nouveaux lecteurs qui nous rejoignent depuis la semaine dernière.
Ma légère obsession du moment s’appelle Gérald Bronner. Sociologue spécialiste des croyances, je dévore son œuvre avec un grand intérêt.
Dans son livre Apocalypse Cognitive, il évoque un mécanisme très particulier, appelé la « routinisation des signes ». Et j’y ai trouvé une explication psychologique claire de pourquoi ce que nous lisons sur les réseaux sociaux est aujourd’hui d’une nullité affligeante (et ce n’est pas que la faute à l’IA).
🤖 C’est mon thème du jour.

Et pour sortir de la blase
Si vous rencontrez des problèmes de croissance, des tensions au sein de vos équipes ou de votre organisation, sachez que j’accompagne vos projets de transformation et de réorganisation.
Vous pouvez me lire sur LinkedIn ou Instagram
Le goût de la routine
Certaines personnes — dont je fais partie — adorent les routines. Si je n’ai pas ma douche, mon temps de lecture et que je ne reproduis pas les mêmes gestes le soir, je dors mal. La routine me rassure dans certains rituels.
À l’inverse, la routine professionnelle m’éteint à petit feu, ce qui explique pourquoi je ne me suis jamais projetée plus de 2 ans sur un même poste, et pourquoi la vie de freelance, bien qu’elle m’ait offert plus de cheveux blancs que nécessaire, me convient.
Cette contradiction m'a longtemps semblé incohérente, mais Bronner en donne une explication très intéressante.
La routinisation des signes est le phénomène par lequel notre cerveau s’accoutume à tout ce qu’il voit répété. Si un stimulus nouveau peut capter l’attention, le même stimulus, revu cent fois, finit par devenir invisible, parce que le neurone qui le traite produit une réponse de plus en plus faible à chaque répétition.
C’est évolutif. Notre cerveau ancestral traitait la nouveauté comme un signal de danger potentiel, tandis que ce qui était familier paraissait sûr et n’avait donc pas besoin d’une attention soutenue.
Voilà pourquoi ma routine du soir fonctionne : je veux que mon cerveau se désactive. Les mêmes gestes, dans le même ordre, envoient le signal que rien ne menace. Le système nerveux peut lâcher prise et je m’endors.
C’est la même raison pour laquelle la routine professionnelle m’étouffe : je veux que mon cerveau reste en éveil. Alors, la répétition des tâches, les mêmes réunions, les mêmes personnes et les mêmes problèmes, non merci. Je m’éteins au sens littéral du terme.
Et c’est exactement ce qui pose problème sur les réseaux sociaux.
Le combat pour notre attention
Puisque notre cerveau s’habitue vite, le seuil de l’inattendu augmente continuellement. Donc ce qui choquait hier ne choque plus aujourd’hui.
Il faut alors aller chercher plus loin ; toujours plus extrême et plus clivant. C’est la mécanique des “hooks" et des autres systèmes putaclic qui viennent happer notre attention en interrompant notre scroll routinier.

Les formats parlent d’eux-mêmes depuis 10 ans : les titres sont devenus des provocations, les posts LinkedIn qui performent le mieux sont des confessions embarrassantes, des clashs assumés ou des révélations personnelles à la limite du raisonnable.
J’ai longtemps cru que c’était un narcissisme pathologique, alors qu’il s’agit plutôt d’une adaptation rationnelle à un environnement qui ne récompense plus la nuance.
Bronner appelle cette course sans fin à la désaccoutumance “l’ensauvagement du web.”
L’IA et la médiocrité
Puis l’IA est arrivée et on l’a accusée de produire du contenu médiocre. C’est vrai, mais c’est surtout l’arbre qui cache la forêt, et ce pour deux raisons.
La première est l’effet de saturation. Beaucoup de personnes qui n’avaient jamais rien publié sur les réseaux sociaux se sont lancées grâce à des outils qui ont levé la barrière de l’expression écrite. Nous sommes de plus en plus nombreux à publier, donc notre cerveau est de plus en plus accoutumé au contenu (post, réel, carrousel et tous les formats.)
La seconde est l’effet de reproduction. L’IA s’entraîne sur des contenus déjà disponibles, donc, par défaut, des contenus déjà outranciers. Quand je demande à ChatGPT de m’écrire un post LinkedIn sur la routinisation des signes, je finis avec une soupe infâme à base de “Ce n’est pas l’hypocrisie. C’est de l’industrialisation. Résultat : tout circule, rien n’ancre”. C’est surtout de la 💩 oui.
Par conséquent, notre seuil de routinisation monte encore, et oblige les créateurs de contenus à aller toujours plus loin dans l’outrance pour se distinguer.
La course s’emballe jusqu’à atteindre un palier de médiocrité. Here we are.
Reprendre le fond sur la forme
Je produis du contenu depuis deux ans et je ne jette la pierre à personne, j’ai moi-même testé les templates, les formats putaclic, les “je poste tous les jours en juillet” et autres bêtises du genre. Je me félicite juste de ne pas avoir tenté “La 3e raison va vous surprendre!!”.
Je connais cette tentation permanente qui consiste à trouver le titre le plus accrocheur, avec l’angle le plus clivant et la formule la plus courte, juste pour voir des statistiques s’envoler.
Mais maintenant que je me suis défait de toutes les influences ou injonctions qui ne me ressemblaient pas, je sais que ce que je veux écrire demande exactement l’inverse de ce que la routinisation réclame : de la longueur et de la nuance.
Si vous arrivez jusqu’à cette ligne, c’est que vous avez pris le temps de suivre une réflexion et c’est en soi déjà une victoire personnelle.
À mardi prochain,
Pauline
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Je partage tellement ton avis par rapport à Instagram & Linkedin mais par contre j’ai l’impression que sur YouTube ça ne fonctionne pas sur moi tout ce délire de miniatures & co (et en même temps il faut dire que je regarde surtout mes abonnements et jamais les « tendances »).
Au global c’est une sur-enchère permanente. Mais… est-ce que c’est pas grâce à ça qu’aujourd’hui on aspire tous à plus de « calme », de profondeur et de nuances ?
Est ce que le chaos d’un côté ne permet pas de créer son strict opposé de l’autre ? 👀
C’est assez paradoxal. D’un côté les gens veulent absolument capter l’attention, mais à aucun moment ils ne se donnent les moyens d’y arriver. Parce que l’équation idéale pour eux c’est capter l’attention ET sans avoir à se faire chier.
Et cette illusion persistante semble plus forte que n’importe quelle conviction solide qui donnerait un minimum de sens à leur démarche.