Répéter ou trahir : le dilemme des créateurs
#75 ou l'obsolescence de la création de contenu
Nous sommes à l’édition #75 d’Aligné. Bienvenue aux 4 nouveaux lecteurs qui nous rejoignent depuis la précédente édition.
Dimanche soir, je confiais à mon copain que je manquais d’inspiration pour cette newsletter. En bon créatif, il a simplement répondu : “Je t’interdis d’écrire une édition sur le manque d’inspiration.” Bingo, ça m’a inspirée.
Pourquoi les créateurs manquent-ils d’inspiration et quel est le pire ? Raconter toujours la même chose, ou continuer à écrire sur un soi du passé qui n’existe plus ?
Cette tension traverse tous les créateurs de contenus ou les artistes. Il y a ceux qui recyclent le même motif jusqu’à l’épuisement, et ceux qui continuent à parler d’un passé qui ne leur appartient plus.
Ce sont deux formes d’obsolescence : la stagnation et la dissimulation.
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Trouver des idées quand on change
Ce week-end, passage à Angoulême oblige, je me suis plongée dans la lecture de bandes dessinées, notamment la dernière parution d’Alison Bechdel. Autrice américaine connue pour son œuvre graphique, elle est aussi populaire pour son “test de Bechdel”, qui met en évidence la faible représentation des femmes dans l’art. Bechdel a une carrière remarquable, mais on sent qu’à ce stade de sa vie, cela lui pose problème. Son succès lui a offert des privilèges qu’elle a passé des années à dénoncer.
Alors, que reste-t-il à dire quand le matériau initial s’est déplacé ? L’autrice en vient presque à s’excuser d’avoir évolué, comme si le changement invalidait sa légitimité sur les sujets qui lui tiennent à cœur.
Le créateur se retrouve face à une alternative brutale : se répéter jusqu’à la caricature ou reconnaître que la source initiale est tarie.
Quand le disque tourne en boucle
C’est quelque chose que j’observe souvent chez les solopreneurs. De plus en plus, je me désabonne de créateurs que j’appréciais, parce qu’ils tournent en rond. À force d’être nichés dans un contenu qui fonctionne, ils sont tombés dans le cercle terrible du radotage.
Le mécanisme est simple : un thème initial fonctionne, attire l’attention et crée un début de reconnaissance, en likes ou nombre d’abonnés. Le système se verrouille alors autour de ce motif, et le créateur cesse d’explorer. La répétition finit par devenir une structure, avant de devenir un réflexe.
En usant jusqu’à la corde de son mécanisme, le créateur risque de cesser d’avancer.
Ce blocage survient souvent après un premier succès, en s’attachant à la source qui l’a propulsé et en protégeant le motif à tout prix.
Combien de romanciers, par exemple, sont coincés dans des formats de livres qui ont l’air d’être toujours les mêmes ? Marc Levy et Dan Brown sont des exemples de réussite, pas d’originalité. Idem chez des solopreneurs, sur LinkedIn ou dans les newsletters : les récits de licenciements, les “l’année dernière” devenus “il y a deux ans” dans chaque post, les quêtes de sens ou d’écoles de commerce / Sciences Po en dérive, j’en ai bu jusqu’à la lie.
Quand le réel ne suffit plus
Or, quand la poule aux œufs d’or est trop belle, l’autre option est de continuer à exploiter le filon, même lorsque le réel est déconnecté du récit. La dissimulation se produit alors lorsque le créateur continue d’écrire depuis une identité qui n’est plus la sienne.
Ce n’est pas du mensonge, mais plutôt une forme de persistance narrative. L’entrepreneur ou le créateur a évolué, mais son discours est resté aligné sur une version antérieure, car c’est celle qui a rendu son travail lisible ou légitime.
À titre personnel, par exemple, j’ai été sportive de haut niveau, avec des titres nationaux, et je n’en parle quasiment jamais. Non pas que je n’en sois pas fière, mais parce que cela fait plus de 15 ans et que je n’en tire aucune forme de légitimité. Rester coincé sur une pratique que l’on a faite à 17 ans quand on en a 30, c’est, à mes yeux, utiliser un “moi” narratif déconnecté.
Or, quand on refuse de mettre à jour son récit, un décalage s’installe et génère une fausseté perceptible, même si elle n’est pas intentionnelle.
Le meilleur exemple est celui des rappeurs qui parlent de la rue du haut de leur duplex à Neuilly, ou de ces entrepreneurs qui racontent leur cauchemar dans le métro parisien depuis leur nouvelle villa à Bali. Le récit se stabilise autour d’un passé, mais la vie qui le porte ne le justifie plus. Le créateur reconstitue son ancien milieu pour maintenir sa légitimité, et je trouve ça un peu triste.

Accepter le changement dans son contenu
Le cœur du problème réside dans le terreau initial. Quand la vie évolue, ce terreau doit aussi évoluer. Sans cette mise à jour, le créateur se retrouve pris dans un paradoxe : il change, mais son cadre créatif demeure figé.
Reconstruire ce terreau signifie accepter une rupture. Le créateur doit cesser d’incarner son passé comme s’il était encore opérationnel et se concentrer sur ce qui nourrit réellement sa pensée aujourd’hui, même si cela ne ressemble à rien de ce qu’il a produit jusqu’ici.
Ce renouvellement ne dépend pas du public ; il est avant tout interne. Quand cet ajustement est clair, la création retrouve sa force. Quand il est absent, le créateur compense : soit en répétant un motif usé, soit en incarnant un soi obsolète.
Il me semble ainsi que le seul mouvement viable consiste à produire depuis le présent, même s’il est instable, moins rentable et ne correspond à aucune catégorie existante.
C’est ce que j’essaie de faire avec cette newsletter.
À mardi prochain,
Pauline
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Tu tombes dans le mille avec cette lettre. Tu diras merci à ton copain 😛 plus sérieusement, je me
Situe exactement dans cette phase ces jours-ci, et c’est difficile car j’ai l’impression d’être dans les deux cas que tu décris en même temps. Je ne dis pas que je fais du réchauffé depuis 2 ans mais presque, et aussi je continue de vouloir écrire sur ces sujets alors que je ne les vis même plus pleinement, et que je suis passée à autre chose / une autre vie. J’ai passé cette semaine à me
Désabonner de tout ce qui incarnait « cette ancienne vie », et à vendre aussi tout ce qui gravitait autour. Le problème = je ne sais plus trop où je dois aller, et je me sens perdue, avec toute créativité envolée. C’est certainement un temps d’ajustement. J’espère. Merci pour tes mots précis !
Très juste! Et rien de plus pathétique que les vieilles gloires passées qui rabâchent encore et encore leurs anciens succès envolé depuis longtemps…