Se méfier de soi-même
#79 entre loi de l'attraction et complotisme
Nous sommes à l’édition #79 des Strates. Bienvenue aux 15 nouveaux lecteurs qui nous rejoignent depuis la précédente édition.
Ces dernières semaines, deux anecdotes se sont chevauchées et m’ont donné envie d’écrire cette newsletter. La première, c’est un dîner où je me suis rendu compte que certains de mes proches s’étaient mis à croire à d’énormes fake news.
L’autre, c’est l’omniprésence de la “manifestation” chez les entrepreneurs, surtout en cette période de grands bilans annuels.
Le lien entre les deux n’est pas évident au premier abord. Il est pourtant central : notre rapport à la croyance.
💭 C’est mon thème du jour

👀 Mon calendrier est plein jusqu’à mi-février mais :
PME, Directeur de BU : j’accompagne vos projets de transformation
Solopreneurs, consultants indépendants : regardez cette vidéo si vous avez du mal à trouver des clients et prenez RDV
Suivez-moi sur LinkedIn
De la théorie à l’intime
Il y a quelques années encore, je pensais que la question des fake news concernait surtout “les autres” : les “rednecks” américains, ceux qui n’ont pas fait d’études ou qui sont éloignés de la science. Et puis c’est arrivé là où je ne l’attendais pas, dans ma famille, chez des ingénieurs ou des diplômés de mon entourage.
Un soir, à table, tout y passe : les rumeurs, le réchauffement climatique, les complots, la méfiance généralisée, l’impossibilité de croire la science… Ce qui m’a vraiment troublée, c’est la difficulté du dialogue. Puisque tout est relatif, puisque la vérité n’existe plus et que le consensus scientifique n’a pas plus de valeur qu’une vidéo underground YouTube, il n’est plus possible de trouver une entente, sauf à conclure par “agree to disagree”, ce qui est bien pauvre.
Le sociologue Gérald Bronner, expert de ces sujets, a cette très jolie phrase : “Nous vivons dans la même société, mais plus dans le même monde.”
Face à des faits faux, je me suis sentie impuissante, confirmant à mon échelle la célèbre loi de Brandolini selon laquelle il faut beaucoup plus d’énergie pour défaire une fake news qu’il n’en faut pour la produire.

Pourquoi les gens veulent croire ?
Face à ce type de raisonnement, je m’énerve et peux devenir méprisante. C’est une erreur à ne pas commettre que Bronner explique : cela ne sert à rien, sauf à braquer les gens. Pour lui, il faut comprendre sans prendre de haut ni pathologiser. Il le dit avec d’autant plus d’empathie que lui-même a été, adolescent, embrigadé dans une forme de catholicisme sectaire.
Car croire n’est pas une faute morale. Au contraire, c’est une réponse très humaine à l’incertitude, et Dieu sait que nous connaissons des périodes incertaines.
C’est là que je retrouve les apôtres de la “manifestation”, pratique consistant à visualiser nos désirs (dans sa tête ou à l’aide de collages) afin qu’ils se réalisent. J’ai toujours eu beaucoup de mal avec cette idée pourtant très à la mode chez les entrepreneurs. Comme si l’univers allait vous récompenser par magie.
Alors c’est certain, c’est bien plus instagrammable de dire “Demande à l’univers et tu l’auras” que de dire “fixe un objectif et bosse”. Parce que la manifestation, ce n’est que cela : se définir un chemin et s’y tenir. Il n’y a aucune pensée métaphysique.
Ce sont des croyances. La manifestation ne fait pas de mal (si elle vous aide à vous lever le matin, c’est super), à condition de ne pas devenir ni une injonction supplémentaire, ni un credo paralysant.
Parce que oui, l’être humain a BESOIN de croire.
Croire est moins fatigant que vérifier
Sauf que les chercheurs expliquent que croire coûte souvent moins cher que vérifier. Vérifier demande du temps, de l’énergie et une capacité à supporter l’incertitude. Croire, au contraire, apaise, surtout dans un flux continu d’informations anxiogènes.
C’est ce qui donne naissance à ce que Bronner appelle le “scepticisme opportuniste”, résumable en une phrase : “puisque je ne sais pas ce qui est vrai ou faux, autant croire ce qui m’arrange.”
À cela s’ajoutent les biais cognitifs (biais de confirmation, effet de répétition, persistance de la première impression, etc.).
Et puis il y a l’ego. Je connais beaucoup de personnes qui pourraient reprendre cette phrase du Misanthrope : « Je veux qu’on me distingue. » Croire quelque chose que “les autres ne voient pas” donne parfois le sentiment d’être plus lucide et mieux informé. Différent, en somme. Ce n’est pas de la bêtise mais une dangereuse tentation.
J’ai vu des gens se dire très rationnels défendre des idées à la limite de “la Terre est plate”, en oubliant soudainement tout ce qu’ils savaient de la méthode scientifique.
Et c’est là que ça devient vertigineux : plus on se croit rationnel, plus on sous-estime sa propre vulnérabilité.
Se méfier de soi-même
Ce qui m’a le plus déstabilisée, c’est donc mon propre sentiment d’impuissance. J’ai passé des années à apprendre à manier le doute, la méthode et la nuance. Et pourtant, je n’ai rien su répondre et les discussions ont hélas plutôt été du côté drama/divagations d’ivrogne (j’adore ce schéma).

Par contre, mes années de doctorat m’auront bien appris que les biais existent, que les erreurs sont possibles et que la science n’est pas une religion.
Et s’il est impossible d’arrêter de croire, il est possible de se protéger de soi-même en acceptant de ne pas toujours avoir le dernier mot et en se méfiant de son désir d’avoir raison.
Bronner explique une stratégie simple à mettre en place. Lorsque vous faites une recherche quelconque, prenez une feuille et réfléchissez : “Qu’est-ce que j’ai envie de croire à propos de cette information ? Quels stéréotypes me viennent naturellement en tête ?”
Cet exercice, qui n’a rien de spectaculaire, ne demande ni diplôme ni outil sophistiqué, mais un peu d’honnêteté intellectuelle. Et surtout, l’acceptation que nous ne sommes pas des esprits neutres face au monde.
Ce n’est pas une solution miracle et elle ne sauvera probablement pas votre oncle complotiste au repas de Noël.
Mais elle a un mérite fondamental : elle remet la méthode au centre, là où nous préférons souvent la conviction.
Car ce qui nous protège des dérives n’a jamais été la certitude, ni même l’intelligence.
C’est la discipline du doute.
Et c’est quelque chose qui manque terriblement aux entrepreneurs, qui prennent souvent le doute pour une faiblesse et un empêcheur de se réaliser. Alors qu’il s’agit en réalité d’un excellent garde-fou.
Et dans une époque qui valorise l’opinion rapide et la certitude bruyante, cette lenteur méthodologique ressemble presque à un acte de résistance.
À mardi prochain,
Pauline
PS : 🍵 En plus de liker et partager ❤️ vous pouvez soutenir ma newsletter par un don en argent sonnant et trébuchant, qui sera utilisé pour m’offrir mon chaï latte de la semaine.






Après la lecture de ton très intéressant article, je me permets de réagir sur la manifestation. Je l’utilise régulièrement et parfois sans en avoir conscience depuis l’adolescence. Mais en effet tu as raison de souligner une chose importante : la manifestation, ce n’est pas demandé à l’univers qui donne. Ça ne marche pas comme ça. Ce que j’ai pu constater c’est que l’univers ne répond pas toujours à nos demandes. Soit parce qu’elles sont mal orientés, soit parce qu’on a adopté une attitude de passivité en attendant que le cadeau tombe à nos pieds. C’est très rare que cela marche ainsi. Le bon usage et la manifestation consiste effectivement à visualiser un objectif avec tout ce qu’il l’entoure, les émotions, le résultat, et ce qui est palpable. Mais en aucun cas c’est un cadeau de l’univers. C’est tout simplement la possibilité d’activer une énergie qui nous donnera les bonnes idées, nous fera prendre les bonnes décisions, afin de nous mettre en route nous-mêmes vers ce que l’on souhaite. Et c’est vrai que ces dernières années on a vu se développer toutes sortes de théorie fumeuse et j’aurais quelques exemples bien croustillants à te donner.
J’ai eu des manifestations cadeaux qui intervenait plutôt dans des trucs très matériels comme par exemple la recherche du lieu de vie idéal. Et puis j’ai eu des manifestations inspirées, c’est-à-dire la bonne posture et la bonne idée au bon moment et au bon endroit, souffler à l’oreille.
Et pour conclure, je rappellerai le jeu dicton tellement vrai : aide-toi et le ciel t’aidera.
Excellent article dont je vais essayer de me souvenir pour les prochains repas de Noël ;)