Storytelling fatigue
#55 ou le bruit de fond des histoires "inspirantes"
Bonjour,
Nous sommes à l’édition #55 d’Aligné, bienvenue aux 13 petits nouveaux qui nous ont rejoints depuis la fois précédente.
Il n’y a pas un jour où j’ouvre un réseau social sans lever les yeux au ciel — ce qui est certainement le signal, pour moi, de faire une pause, j’en conviens.
J’ai alors pris conscience d’un mal discret, mais profondément enraciné dans le monde des indépendants. Un mal qui ne fait pas de bruit, mais qui imprègne chaque post, chaque landing page, chaque “à propos” méticuleusement rédigé.
Le storytelling.
Entre récits de vie, parcours inspirants, burn-out transcendantal et divorces médiatisés, chaque scroll me laisse de plus en plus pantoise.
🥱 J’ai appelé ça la “storytelling fatigue “ et c’est mon thème du jour.

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L’intime sur la place publique
Ce dimanche, mon violoncelle coincé contre moi dans le métro et un bouquin trop au fond de mon sac pour le récupérer, j’ai passé une petite demi-heure à scroller pour tuer le temps. Comme un réflexe pavovlien, j’ai ouvert LinkedIn et ai été relativement consternée par ce que j’ai pu y lire. Au-delà des traditionnels conseils business pour améliorer ceci et développer mon CA en faisant cela, j’ai lu, dans le désordre :
Un homme se plaindre de la prestation compensatoire que la justice l’oblige à payer pour son divorce
Des leçons de vie basées sur la victoire du PSG (version sportive ou version dégâts post-célébration)
Un solopreneur repenti qui, même sans plus rien à vendre, ne parvient pas à tourner la page et se sent obligé de nous raconter son histoire familiale pour faire vivre son personal branding
Des récits de burn-out carabiné ou de maladies graves
Le culte du storytelling a désormais poussé l’intime hors de son cadre, et ce qui relevait autrefois de la confidence ou de la thérapie est devenu contenu. Burn-out, fausse couche, divorce, deuil, trouble anxieux : tout peut être posté, à condition d’être utile, de faire réagir et d’entrer dans le moule d’un récit exploitable.
D’un côté, je trouve que certains thèmes (les violences obstétriques, par exemple), sont nécessaires et relèvent plutôt de la sensibilisation, que de l’étalage de vie privée, et je suis reconnaissante à ces femmes d’oser en parler.
De l’autre, si ces récits servent, en réalité, à nous rendre “plus fortes, plus résilientes”, sommes-nous alors arrivés dans une époque où il n’est plus possible de souffrir sans le mettre en scène ? Au départ, raconter sa séparation avait quelque chose d’utile, presque libérateur. Aujourd’hui, c’est devenu une stratégie de marque : on poste sa faille comme on met à jour son portfolio.
En 2022, on parlait même du Goblin Mode, cette façon de refuser les codes sociaux pour rester chez soi en pyjama, les cheveux sales et les chaussettes dépareillées. En oubliant que cette “mise en scène” de soi était aussi le quotidien de personnes parfois vraiment malades.
Je trouve que c’est alors confondre partage et exposition. Et c’est ainsi que l’on finit par offrir à l’algorithme ce qu’on aurait dû protéger de ses griffes : nos failles, nos lenteurs, nos vulnérabilités. Le cocktail parfait pour se perdre en cours de route.
Marketing ou storytelling ?
Mais à qui profite la vulnérabilité racontée ? Le lecteur ? L’auteur ? L’algorithme ? Ce nouveau marketing de soi nous montre que plus rien n’est gratuit et que souvent, chacun a quelque chose à nous vendre.
Ce burn-out doit-il me prouver qu’elle a changé ? Ce divorce que lui aussi est fort dans sa vulnérabilité ? Est-ce censé m’émouvoir ? Ce post me touche-t-il vraiment, ou bien suis-je en train de me faire subtilement enfumer ?
Car il faut désormais raconter son épuisement comme une révélation, sa reconversion comme un acte de bravoure, son business comme un mythe fondateur. Il faut que ça commence mal et que ça finisse bien, avec une faille, une chute, une révélation. Bref, il faut toujours raconter son histoire à l’aune d’une structure narrative.
Dans cette économie de l’attention, la faille est devenue monétisable, le trauma encore plus. D’une certaine façon, quand il y a de la douleur, il y a du contenu, de la data, du business à se faire.
Sauf que dans ce néo-marketing qui prône l’authentique, la forme est plus importante que le fond. À force de tout lisser, on a oublié qu’une vie n’est pas une comédie en trois actes et qu’il n’y a pas toujours de happy end à la fin. Le mythe du héros dont je parlais déjà ici est une fausse simplicité, et je ne peux plus entendre les histoires de rédemption pour mieux vendre.
Le pire, c’est que je crois vraiment ces contenus sincères. Peut-être que certains sont des mensonges, mais il me semble que la plupart sont surtout des vérités surproduites, empaquetées parfois avec maladresse. Il y a une sincérité tragique, et c’est peut-être le plus insidieux.
Le récit comme nouvelle injonction
Tout n’est pourtant pas à jeter, et je crois que nous avons plus que jamais besoin d’histoires pour mieux raconter notre monde, notre époque, ses mutations ou ses difficultés. Comprendre qui l’on est, d’où l’on vient et où l’on va.
Là où le bat blesse, c’est quand on crée des histoires pour un algorithme, et pas pour l’être humain qui va la lire. C’est à cet endroit que la fatigue s’installe.
Parce qu’au lieu de nous relier, le storytelling nous enferme, avec toujours les mêmes structures, les mêmes templates, les même “5 choses que vous ne savez pas sur moi (et qui vont me mettre en valeur parce que ce post est fait pour ça)”
Cela nous pousse à devenir un personnage : on ne vit plus, on s’édite.
Le moi est devenu ressource, un capital à posséder, au même titre que la trésorerie d’une entreprise. Et dans cette mise en scène perpétuelle de soi, on perd quelque chose de l’ordre du vivant.
Ainsi que ce privilège intime, précieux, si désacralisé aujourd’hui : le silence.
Pour réserver une parole à ceux qui la méritent : le dimanche, un thé glacé à la main, avec des amis.
C’est là, la vraie place de l’intime.
À mardi prochain.
Pauline
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Oh merci! mon petit cringe personnel ce sont les gens qui utilisent leurs enfants dans leur story telling. ça, ça me fout vraiment en l'air...
En effet, ce n’est pas un manque d’authenticité mais plutôt une bataille contre l’algorithme pour se partager la petite part du gâteau de visibilité qu’il reste possible de récupérer sur ce réseau. Et c’est clair, c’est difficile de ne pas s’y perdre. Cependant, je me demande toujours si ne pas « jouer » le jeu c’est aussi laisser les autres avancer quand on essaye de faire connaître notre business. Je suis tout aussi critique que ta réflexion dans cet article, pas contre, quelle serait la solution pour partager sans tomber dans le cliché des 5 choses à savoir sur moi ;) ?