Comment rester pertinent ?
#103 ou l'art d'éviter l'édition de trop
Bonjour,
Voici l’édition #103 des Strates, et bienvenue aux 12 nouveaux lecteurs depuis la semaine dernière.
Cette semaine, Steven Spielberg a sorti un quatrième film sur la vie extraterrestre devant lequel je me suis ennuyée. On a retiré son doctorat à Étienne Klein pour plagiat et j’ai passé un temps fou à me demander ce que j’allais bien pouvoir écrire dans cette newsletter.
Car à vrai dire, cela fait quinze jours que je suis à deux doigts, à chaque fois, de ne rien envoyer, faute d’avoir une idée pertinente.
Et c’est ça, mon sujet du jour : comment rester pertinent sur le temps long ?

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Croissance difficile à piloter, tensions internes, virage technologique ou culturel à négocier… J’accompagne vos projets de transformation.
Le syndrome de la 103e édition
J’écris cette édition dans mon bureau de l’École Polytechnique ce lundi soir, alors que tous mes collègues sont déjà partis, parce que je me suis dit que je ne pouvais pas rentrer chez moi tant que ma newsletter n’était pas écrite.
Problème : je n’avais foutrement aucune idée de quoi écrire. C’est vrai, quoi, après 103 éditions à un rythme hebdomadaire, n’est-il pas un peu normal d’avoir de temps en temps le syndrome de la page blanche ? Ou pire, la peur de tourner en rond et de voir la qualité s’étioler au profit de la quantité?
L’argument facile est de dire : “oui, mais c’est par la quantité que la qualité se fait”. C’est à la fois juste et, en même temps, l’histoire est pleine de contre-exemples. J. D. Salinger ou Harper Lee n’ont publié qu’un ouvrage, puis se sont tus (ok, un 2e, quasiment posthume, pour la dernière en question). Et personnellement, j’ai trop de respect pour vos yeux qui scrollent présentement cette phrase pour me dire que je vais vous faire lire de la 💩 et m’en contenter parce que “c’est le processus”.
La question de la création de trop m’intéresse beaucoup plus. Comment savoir si cette newsletter n’est pas “celle de trop” ?
“C’est la fête de trop”
Est-ce qu’un fan de Star Wars de la première heure continue à regarder les remakes de suites de séries ? Est-ce que quelqu’un écoute encore vraiment les derniers albums de Paul McCartney ou regarde encore les films de Woody Allen ?
Chez les entrepreneurs, est-ce qu’on a encore envie d’acheter un n-ième coaching en ligne pour “développer son business” ou “faire x2 sur son CA grâce à l’IA” ?
Comme le chante Eddy de Pretto, est-ce la fête de trop ?
Cette question de la pertinence me fait penser à la citation qui m’a servi de fil conducteur dans l’un de mes travaux d’histoire et que j’aime répéter à l’envi, tant je la trouve éclairante. Elle est extraite d’une allocution au Collège de France d’Antoine Compagnon:
“On se croit original, mais on comprend après coup qu’on était simplement typique, c’est‐à‐dire représentatif d’une génération. Au fait, ce n’est déjà pas si mal. Tous ne sont pas représentatifs. Ou bien ils sont représentatifs d’un autre temps, d’un temps passé. Être original, c’est être contemporain de son temps.”
Ce que j’aime dans ce propos, c’est qu’il montre à quel point la pertinence, telle que je l’imagine, dépend beaucoup de l’époque où elle s’inscrit.
Pourquoi ai-je trouvé “Disclosure Day” de Spielberg à la limite du nanard ? Parce que (et c’est la non-experte de son œuvre qui parle), je trouve qu’il nous a fait un film sur le passé. La télé, l’absence de réseaux sociaux, un complotisme même pas outrancier, un débat sur le religieux à peine ébauché… Il n’est plus représentatif d’une génération ; du moins, de celle d’aujourd’hui. Il n’est plus original, c’est-à-dire contemporain de son temps.
C'est peut-être là le vrai péril de « l'œuvre de trop » : non pas qu'elle soit mauvaise en soi, mais qu'elle révèle un artiste qui a cessé d'être contemporain de lui-même.
Mourir un peu pour durer
Cela dit, de nombreux artistes (Bowie, Chaplin, Picasso…) ont su traverser les époques sans que leur réussite passée ne devienne leur propre malédiction. Et je crois que ce que l’on peut apprendre de ces cas, c’est qu’ils ont accepté de laisser mourir une part d’eux-mêmes, pour s’offrir la possibilité de devenir quelqu’un d’autre. Il y a eu la période bleue de Picasso, mais aussi sa période rose et celle africaine. Nous connaissons la voix de Charlie Chaplin grâce au Dictateur.
Rester pertinent ne serait donc pas une question de talent préservé, mais plutôt une forme de renoncement.
La pertinence n'est ainsi jamais un acquis. C'est un travail perpétuel de présence au monde, une attention renouvelée à ce qui change.
Et je trouve cette leçon applicable à tout : à cette newsletter, qui, je l’espère, parvient à se renouveler au fil du temps ; à mes travaux de recherche, que je suis en train de renouveler pour ne pas devenir “madame avion”, ce qui ne me ressemblerait pas entièrement ; à mes journées passées à faire du conseil sur des cas toujours différents.
Mais je pense aussi aux managers, dont le métier est de se remettre en question pour accueillir de nouvelles pratiques avec l’arrivée de nouveaux collaborateurs (peut-être plus jeunes), aux artistes qui doivent parvenir à saisir ce “petit truc en plus” qui fera le lien entre les époques et les genres ; aux scientifiques, dont les théories les plus solides finissent toujours par être révisées ; aux villes elles-mêmes, qui meurent quand elles se figent en musée et survivent quand elles acceptent de se réécrire.
Au fond, cette leçon s’applique à toute chose vivante, et c’est peut-être sa définition même : est vivant ce qui doit, pour durer, accepter de changer.
Alors je ne sais pas si cette newsletter restera pertinente.
Mais je sais que la seule façon de ne pas écrire “l’édition de trop”, c’est de continuer à me déplacer, à me laisser surprendre, à écrire depuis là où je suis vraiment aujourd’hui plutôt que depuis là où l’on m’attend.
Être contemporaine de mon temps : voilà, finalement, le seul programme.
À mardi prochain,
Pauline
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« est vivant ce qui doit, pour durer, accepter de changer » voilà qui serait très bon dans un livre de psychologie. Cela résonne particulièrement en moi. Et cela peut tout à fait s’adapter aux divers traumatismes que l’humain rencontre dans son parcours de vie.
La pertinence ne se mange pas en salade.
Et surtout elle n’a pas de date limite de fraîcheur. Cela veut dire que la pertinence ne peut pas coller avec une routine, parce que la pertinence pour moi est sœur de fulgurance et réactivité.
Tout comme toi, je me suis posé cette question de nombreuses fois et c’est la raison pour laquelle j’ai fait une vraie pause de deux mois. Ça a été formidable parce que je me suis recentrée pour servir mieux. Effectivement mes lectrices & lecteurs.