Le business de l'écriture
#100 ou l'autre métier des écrivains
Bonjour,
Un peu d’émotion pour cette 100e édition de newsletter !
Depuis deux ans maintenant que j’anime Les Strates, je me dis chaque semaine qu’écrire ET être lue est un vrai privilège offert par Internet. Pas d’éditeur ni d’intermédiaire, simplement ma plume qui tombe tous les mardis dans votre boîte mail.
Alors pour cette 100e édition, j’ai eu envie de parler de ce nouveau business qu’est l’écriture, à une époque où, grâce à l’IA, il n’a jamais été aussi facile de pondre des phrases au kilomètre.
Alors pourquoi parle-t-on autant d’écriture pour si peu de littérature ?
✍🏻 C’est mon thème du jour.

L’eldorado Substack
Pour qui s’intéresse aux réseaux sociaux, Substack est devenu incontournable. Présenté comme le réseau des auteurs, on y retrouve de plus en plus de journalistes indépendants, de romanciers (de Salman Rushdie à Frédéric Beigbeder), ainsi que des créateurs de contenu. Qu’est-ce qui les pousse tous à courir vers cette plateforme ? La promesse d’une émancipation totale.
C’est que de prime abord, Substack semble inverser le rapport de force, en offrant un lieu où l’auteur possède enfin sa liste d’abonnés et peut la monétiser directement; contrairement aux autres plateformes guidées par un algorithme roi.
Mais l’économie des médias est têtue. Pour grossir, Substack a dû se transformer en réseau social (recommandations croisées, likes, fil d’actualité, notes en format tweet) et les auteurs qui souhaitaient quitter une plateforme se sont liés à une nouvelle, avec toujours les mêmes logiques :
Les têtes d’affiche qui vous disent que ça a changé leur vie.
Les débutants qui se heurtent au plafond de verre du portefeuille des lecteurs.
À l’arrivée, l’écriture s’est peut-être libérée, mais elle s’est aussi ultra-commercialisée.
Bienvenue dans une ère où, pour survivre, l’auteur ne peut plus simplement écrire, mais doit aussi gérer son audience comme une petite PME.
Le concept d’auteur-preneur
Il a fallu que je scrolle pour découvrir le concept d’auteur-preneur, tout comme les freelances ont inventé les solopreneurs.
Le concept est le même : développer un portefeuille d’activités pour vivre de ses écrits. Par exemple, animer des ateliers d’écriture, vendre des conférences, proposer des guides ou des formations pour terminer son manuscrit…
Vous pensiez avoir quitté l’entrepreneuriat et il vous rattrape par la manche avec ses mêmes formats et sa même capacité à transformer une passion en business. Si bien que le graal n’est plus tant de vendre des livres que de vendre tous les à côtés.
C’est le grand paradoxe : le nombre de ventes importe peu à l’auteur-preneur, du moment qu’il peut s’appuyer sur une posture d’écrivain pour le reste.
Un entrepreneur qui se moque de ses chiffres de vente : voilà qui devrait déjà nous alerter.
Cela dit, je n’appartiens pas aux puristes de l’art qui pensent qu’un bon livre est déconnecté de toute réalité économique. Au contraire, je me passionne pour les éditeurs en tant qu’hommes/femmes d’affaires ayant des produits à défendre (et des produits bien difficiles à vendre en ce moment).
En revanche, je regrette que ce module d’auteur-preneur casse la temporalité de la création. Il faut un livre, et un livre tout de suite, sans patience ni relectures, sans le temps de maturation nécessaire à une production artistique. On pense au business model avant de se poser la question de ce qu’on a à dire et de comment bien le dire.
C’est, à mon sens, un problème de transformer la littérature en création de contenu.
Un écrivain n’est pas un copywriter, n’en déplaise à beaucoup sur ce réseau.
Le coaching d’écriture
Alors, quoi de mieux, pour développer cet écosystème, que de créer des “ateliers d’écriture” ? J’en ai suivi quelques-uns cette année ; j’y ai beaucoup appris, mais si je suis honnête, bien plus sur l’art de faire un business de l’écriture que sur l’écriture en tant que telle.
Car dans ces ateliers, la promesse n’est plus seulement d’apprendre à peaufiner son style, mais aussi de briser la solitude de la page blanche. Il y en a pour tous les goûts, animés ou pas par des auteurs, en live ou en vidéos, en format résidence ou 100% en ligne…
Il suffit de taper « coach écriture » sur Google pour tomber dans un vortex limite new age, où l'écriture devient moins une création littéraire qu'une thérapie par les mots. C'est ce que documente le journaliste Thibaut Schepman dans Tout le monde a besoin d'un coach, en suivant une coach qui promet « d'écrire, publier et promouvoir votre best-seller » selon une approche « writing from the heart ». Ce que cela veut dire, on n’en sait foutrement rien.
Combien de ces coachs ont réellement publié un roman ? Si peu.
Et c’est là qu’apparaît le paradoxe de l’auteur-preneur : pour préserver sa liberté d’écrire ce qu’il veut, il va passer un bon moment à enseigner aux autres comment faire de même. Un peu comme tous les freelances, à un moment, passent par la case coach business. Je ne jette pas la pierre ; j’ai passé 1 an et demi à faire la même chose avant de me dire que j’étais en train de me perdre en route.
C’est, au fond, un grand jeu de miroirs où tout le monde cherche à devenir écrivain, alimentant une machine qui produit finalement plus de guides pratiques que de grande littérature.
Alors peut-on vivre de l’écriture créative aujourd’hui ?
Le sujet a été pris assez au sérieux par Antoine Compagnon, académicien, professeur au Collège de France et grand spécialiste de Proust.
Dans son ouvrage La littérature, ça paye!, que j’ai adoré, il rappelle une vérité historique : l’écrivain qui vit uniquement de sa plume a toujours été un mythe. Kafka était juriste d’assurance, Baudelaire traducteur, Romain Gary diplomate… Chez Air France, j’ai eu comme collègue Laurent Petitmangin, qui travaillait au marketing, Julia Kerninon, que j’adore lire ici, est aussi traductrice, Maud Ventura a travaillé jusqu’à peu à la radio… Et j’en passe.
Ce constat n'est pas seulement une vérité d'académicien français. Hao Nguyen, qui anime le Substack How I Make Money Writing, a interrogé depuis deux ans plus de deux cents écrivains contemporains (des finalistes du Pulitzer, best-sellers du New York Times, aux poètes ou romanciers indépendants) sur la manière dont ils paient réellement leurs factures.
Le constat reste le même : avoir un autre métier reste la norme, y compris pour les plus reconnus.
La plupart d’entre eux disent d’ailleurs trouver leur équilibre ainsi, avec ce qu’ils nomment un « système à deux voies », composé d’un emploi pour vivre et d’écriture pour exister.
C’est une photographie importante qui montre que l’auteur-preneur n’est pas la voie royale qu’on nous vend. C’est une voie, peut-être adaptée à certains tempéraments, mais ce n’est pas la voie unique comme nous le présentent ceux qui ont des choses à nous vendre sur Substack.
Et avoir un autre métier ne fait pas de vous un demi-écrivain.
Bien sûr, Antoine Compagnon va plus loin et ne se contente pas de parler d’argent.
La littérature paye aussi au sens existentiel.
Et c’est exactement là que je voulais en venir pour cette 100e édition.
Depuis deux ans, Les Strates n’a pas de business model. Ce n’est pas faute d’hésiter chaque semaine à passer à un abonnement payant ou d’avoir, un temps, hésité à vendre, moi aussi, de l’accompagnement à l’écriture. Je serais de mauvaise foi si je ne mentionnais pas que toutes ces idées me sont déjà passées par la tête, dans ma quête personnelle d’écriture.
Mais cette newsletter me paie déjà, à la façon d’Antoine Compagnon.
Elle me paye dans le luxe absolu de m’arrêter chaque semaine pour réfléchir à un sujet ; dans la discipline de peser mes mots et dans l’entraînement créatif qu’elle m’impose.
Et surtout, elle paye à travers vous. D’abord, parce que vous êtes un certain nombre à m’avoir déjà offert un thé. Ensuite, parce que j’adore savoir que je fais partie de votre routine du mardi matin.
Alors, un immense merci d’être là, que vous soyez de la première heure ou arrivés en cours de route.
On se retrouve la semaine prochaine pour entamer le chemin vers la 200e.
À mardi prochain
Pauline
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Je trouve que l’écriture devient aussi galvaudée que le reste. Elle s’en sortira, mais on sent quand même l’opportunisme et la récupération. Ne serait-ce que sur le terme « écrivain », comme tu le dis.
T’as l’impression que n’importe quel blaireau peut aujourd’hui se déclarer auteur. Ça enlève un peu de substance à l’acte. À mon sens, on a besoin de retrouver un peu d’inaccessibilité, de friction, de difficulté… de valeur.
Je viens de lire votre article. J'ai vécu toute me vie (ou presque) de l'écriture. Par de l'écriture comptable ni de la littérature non plus. Il y a un présuppose "métier" dans votre article, ainsi que "publication" jusqu'ici pour moi écrire était soit repondre a une commande, soit exprimer laborieusement des idées que je devais a tout prix vendre pour me nourrir et payer mon loyer. Ce n' est pas la perspective de gagner de l'argent qui m'amène ici. Je suis plutôt comme un vieux musicien qui a obéi à des chefs d'orchestres et qui voudrait bien maintenant se faire des amis et jouer avec eux ..par écrit. Vous avez des pistes a le donner?
Amicalement...