"Par délicatesse, j'ai perdu ma vie"
#81 ou le coût du silence
Nous sommes à l’édition #81 des Strates. Bienvenue aux 14 nouveaux lecteurs qui nous rejoignent depuis la précédente édition.
Certaines familles aiment regarder des films de Noël pendant les fêtes de fin d’année, avec des histoires d’amour qui se terminent bien et des voisins toujours beaux.
Chez nous, on regarde plutôt des thrillers qui font monter le taux de cortisol et vous donnent envie de vérifier deux fois que la porte est bien verrouillée avant d’aller dormir.
Parmi les films stressants vus ces derniers jours de vacances, il y a “Speak no evil”, la parfaite illustration de ce que coûtent tous les petits arrangements que l’on fait par politesse.
🤫 C’est mon thème du jour.

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Le coût social du silence
Imaginez : un voyage en Italie vous permet de nouer une amitié avec un couple qui, pour prolonger un peu le plaisir, vous invite à passer quelques jours chez eux. Une fois sur place, les draps sont sales, on vous sert de la viande alors que vous êtes vegan, vous trouvez leur comportement border mais continuez à sourire… C’est le pitch du film “Speak no evil”, que les curieux trouveront sur Netflix en version américaine et en version originale danoise en VOD.
Mais vous êtes bien élevé, poli, certains diront même “coincé”. Alors vous prenez sur vous, et chaque petite limite outrepassée fait grandir l’emprise. Parce que vous avez laissé faire. Sans vous spoiler, le film pose la question suivante : à partir de quand le silence n’est-il plus de la retenue, mais une complicité passive ?
Rimbaud a écrit ce très beau vers qui me sert de titre : “par délicatesse, j’ai perdu ma vie” et qui résume toute cette thèse : l’évitement est un empêcheur de vivre.
Car il y a un réel inconfort social à dire non et à réfuser une situation, et c’est cet inconfort qu’il convient d’embrasser.
Une vie unapologetic
Beaucoup d’entrepreneurs parlent d’être “unapologetic”, un anglicisme que l’on pourrait traduire par “qui se comporte sans s’excuser”. Un mot très utile pour décrire le comportement de quelqu’un qui sait poser ses limites, affirmer à la fois ses choix, ses valeurs et ses envies. On l’aimera ou pas, mais Brigitte Bardot, qui vient de nous quitter, était un exemple parfait de personnalité unapologetic.
Car il faut du courage pour dépasser le vernis des conventions et se mettre à vivre vraiment pour soi, et non pour les autres, en suradaptation ou en baissant la tête face à ce que la bienséance attend de nous.
Les auto-entrepreneurs, que l’on méprise parfois, le savent, tout comme les femmes sans enfant, celles qui vivent seules, ceux et celles qui décident de faire les études qui leur chantent et de vivre la vie qu’ils ont choisie pour eux, et pas celle désirée par papa-maman-la-société.
Avoir des principes ou être un sale con
Mais comme vous savez combien j’aime la nuance, je ne peux pas finir cette édition sans mettre un petit bémol à cette ode un peu lisse de la vie unapologetic.
On cite souvent “Simple, basique” d’Orelsan, mais rares sont ceux capables de réciter les paroles complètes de la chanson. Il y a notamment cette phrase que j’affectionne : “Entre avoir des principes et être un sale con, la ligne est très fine (basique)”
J’ai croisé (hélas, trop) d’entrepreneurs qui brandissent le terme unapologetic comme un étendard, sans savoir qu’ils en ont fait un alibi moral de “sale con”, c’est-à-dire une posture qui ne sert plus à poser des limites, mais à refuser toute remise en question, toute contradiction ou responsabilité.
Là où Speak No Evil montre les ravages du silence par excès de politesse, le monde entrepreneurial nous offre parfois l’excès inverse : des individus tellement occupés à “s’affirmer” qu’ils ont cessé de se regarder agir.
Le courage discret de la complexité
Le courage, contrairement à ce que vendent certains récits très marketés, n’est ni dans le silence systématique, ni dans la brutalité revendiquée. Mais plutôt dans une zone encore plus inconfortable, celle qui consiste à savoir parler quand il le faut, se taire quand c’est juste, et à accepter qu’une limite posée n’exonère jamais de penser aux autres.
Et c’est peut-être ça, au fond, le point aveugle de notre époque : nous confondons trop souvent l’affirmation et la maturité.
Or, la maturité, qu’elle soit personnelle ou professionnelle, suppose de supporter la complexité, et donc de renoncer aux postures faciles, qu'elles soient dans le silence, le mépris ou la rage.
Ce n’est pas la voie la plus simple, mais je pense que c’est celle qui permet de ne pas “perdre sa vie”.
Je vous souhaite donc une année 2026 féconde, riche de discussions fertiles, de relations passionnantes et de “non” bien posés.
À mardi prochain,
Pauline
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Quelle justesse, merci pour ce texte