Abrège, frère
#86 ou le besoin de réapprendre la longueur
Bonjour,
Voici l’édition #86 des Strates. Bienvenue aux 14 nouveaux lecteurs qui nous rejoignent depuis la semaine dernière.
Vous l’avez peut-être lu sur Internet, mais la direction de Netflix demande désormais à ses scénaristes d’adapter les dialogues de ses séries afin que les personnages précisent ce qu’ils font. Par exemple, prendre la voiture en disant “je vais conduire.” Pourquoi ? Parce qu’il faut que les spectateurs puissent comprendre l’intrigue tout en scrollant sur leur téléphone.
En parallèle, cette semaine, j’ai appris un acronyme du web que j’ignorais : “TL:DR”. Si comme moi, vous êtes peu boomeur sur les bords, sachez que cela signifie “Too long, didn’t read”, la version anglaise de “Abrège, frère”.
Alors, devenons-nous des poulpes incapables de se concentrer ? Comment faire pour ne pas finir en légume dopé à l’IA sur notre canapé ?
Car ce qui est en jeu n’est en fait pas qu’une question de longueur des contenus, mais aussi notre capacité à bâtir notre propre pensée.
🧠 C’est mon thème du jour.

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La perte d’attention
Je vais beaucoup au cinéma ces derniers temps et, hormis le pitch du film, je me surprends à faire de la durée un critère de sélection. Pour savoir si j’allais pouvoir faire autre chose de l’après-midi, me coucher tôt, etc.
Sur mon chevet, j’ai la Maison vide de Laurent Mauvignier, et la biographie d’Hitler de Ian Kershaw, deux pavés si épais qu’ils pourraient me permettre de refaire un mur chez moi. Évidemment, je procrastine dessus. Mon Dieu, que c’est difficile, désormais, de passer du temps sur une chose à la fois.
Parce que le téléphone nous a appris à faire plusieurs choses en même temps : à scroller pendant qu’on regarde un film (les gens qui font ça au cinéma… Arrêtez, vraiment!), à faire le ménage avec un podcast, à regarder une série pendant qu’on travaille…
Fais-je partie des gens qui ont 7 onglets ouverts en même temps sur leur ordinateur, passant d’une tâche à l’autre sans trop de problèmes ? Oui. Et quand je pense à la rigueur des années prépa, où je devais passer 6 heures devant une copie de philosophie sans IA ni le droit de sortir, je me demande où est passée cette Pauline d’alors.
Sur Instagram, les vidéos courtes nous shootent à la dopamine et nous incitent à vouloir des programmes toujours plus courts et plus ciblés. J’ai supprimé TikTok de mon téléphone il y a plusieurs années à cause de cela. Je sens que ça tue ma capacité de concentration à petit feu. Et la vôtre aussi.
Éloge de la longueur
Quand on m’envoie des vocaux sur WhatsApp, j’écoute en x2 sans me poser de questions. Quand ma newsletter est trop longue, Substack m’envoie une petite alerte pour éviter le “TL;DR”.
Alors j’admire les longues newsletters (comme celle de Philippe) qui se moquent éperdument de la taille, tant que le contenu est là. J’ai ri en voyant « temps de lecture estimé : 45 minutes ». Mais qui fait encore ça, de nos jours ?
Et puis je me suis rappelé qu’en réalité, il existe de précieux îlots de résistance.
Je pense à mon podcast préféré, “Face à l’histoire” de Philippe Collin. Un podcast d’histoire tellement bon qu’il a intéressé le New York Times. Mais si vous pensez pouvoir le binger, c’est complètement illusoire : la saga sur l’affaire Dreyfus (mon préféré) compte 10 épisodes d’une heure chacun. Je suis en train d’écouter celle sur Napoléon, qui fait sensiblement la même durée. Même en x2, ça en fait des séances de ménage.
Retourner à la lecture
Que les réseaux sociaux et les contenus courts nous abîment le cerveau, c’est un fait scientifiquement établi. Si vous n’êtes plus capable de regarder un film ou de marcher dans la rue sans consulter votre téléphone toutes les 15 minutes, demandez-vous si cela a toujours été ainsi, ou si le phénomène n’est pas récent.
Dans une chronique récente, Gaspard Koenig évoque le sujet et précise qu’une des solutions reste le retour à la lecture. L’inverse, en somme, de la stratégie de Netflix.
“Pour préserver une société libre et démocratique, il faut brandir nos livres avec fierté. C’est une bataille politique qui doit se livrer à la maison, mais aussi dans les trains et les cafés : que les lecteurs défient les scrolleurs!”
Mais on parle de vraie lecture, pas de celle des vidéos TL;DR qui fournissent des résumés en 15 secondes chrono.
D’une certaine façon, lire longtemps, accepter de ne pas tout comprendre tout de suite, de s’ennuyer parfois, c’est entraîner un muscle que notre environnement numérique atrophie méthodiquement.
La concentration n’est pas un don, c’est une pratique. Et comme toute pratique, elle se perd quand on ne l’exerce plus.
Alors commencer un livre de 800 pages, écouter un podcast d’une heure, oublier son téléphone dans la cuisine quand on partage un moment familial devant la télé… Ce sont des gestes modestes, mais loin d’être anodins.
Ils permettent surtout de ne pas devenir étranger à sa propre pensée.
À mardi prochain,
Pauline
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Merci Pauline.
Ces dernières années j’ai perdu une capacité de concentration qui me terrifie. Et pourtant je suis une grande lectrice et une adepte de la méditation.
Quand bien même, je réalise avec horreur qu’il y a toujours une seconde où mon cerveau résiste (et ma main se tend naturellement vers mon téléphone..) avant de m’y mettre.
Se concentrer redevient une vraie discipline au quotidien, c’est vertigineux.
Sophie Lavault « Revenir à soi », comment le numérique nous déconnecte de nous-mêmes.
Super ouvrage.