Le journal intime de Raymond
#99 ou l'exutoire de Domenech et la performance marketing
Bonjour,
Voici l’édition #99 des Strates, et bienvenue aux 19 nouveaux lecteurs depuis la semaine dernière.
Comme beaucoup d’abonnés à Netflix en ce moment, j’ai regardé Le Bus, l’histoire de la révolte un peu pathétique de l’équipe de France de foot en 2010, année qui me paraît déjà une autre vie. Je ne connais rien au foot, mais le reportage est édifiant par ce qu’il montre de l’ego des uns et des autres.
J’imagine sans peine que beaucoup étudieront la question sous l’angle du leadership. Il faut dire que, de la part de Raymond Domenech, en matière de cohésion d’équipe et de management, c’est un contre-exemple parfait à enseigner en MBA.
Mais moi, une autre dimension m’a passionnée ici : le fait que Domenech ait tenu un journal intime et qu’il le partage. Cela m’interroge.
Comment accepter de partager des secrets intimes au reste du monde ?
📔 C’est mon thème du jour.

Le monde des diaristes
La question des journaux intimes m’intéresse à deux niveaux : d’abord, parce que je suis moi-même diariste depuis que j’ai 9 ans, ce qui signifie que j’ai littéralement toute ma vie racontée dans une tonne de journaux. Le second, c’est que le journal intime a longtemps été ma source de recherche préférée lorsque je faisais mes études d’histoire. J’y reviendrai.
Le journal intime a son image d’Épinal : le carnet à couverture cartonnée avec son petit cadenas en métal et la clé qu’il ne fallait surtout pas perdre. D’ailleurs, on parlait moins de “journal intime” que de “carnet secret” — littéralement, l’endroit où il fallait consigner nos secrets. Mais à 10 ans, les secrets sont bien légers ; qui est amoureux de qui et qui fait la gueule à qui.
Activité souvent assignée aux jeunes filles (depuis au moins le XIXe siècle), on est déjà dans une condition genrée où les femmes explorent leurs sentiments quand les garçons préfèrent l’action.
Alors je trouve fascinant d’apprendre que l’ancien sélectionneur des Bleus est un diariste compulsif. Sauf qu’ici, le carnet n’a pas de cadenas rose. On parle d’un long fichier Word noir de rage dans lequel Domenech livrait, au jour le jour, ses pensées brutes, ses frustrations, ses questionnements et ses démons. Un vrai journal intime, en somme.
La subversion du secret
L’un des historiens référents sur la question des écritures de soi — et que j’avais adoré lire à l’époque — est Philippe Lejeune, auteur du célèbre Le Moi des demoiselles. Ce bouquin est un incontournable pour comprendre l’histoire des femmes et la construction de l’intimité au XIXe siècle. Le journal intime est en fait une magnifique archive de psychosociologie.
Lejeune raconte comment ce qui n’était au départ qu’un outil de contrôle moral (une obligation imposée par les mères et les confesseurs pour surveiller les pensées des adolescentes) est devenu un espace de liberté clandestine. Derrière les pages interdites aux regards, ces “demoiselles” du XIXe siècle ont subverti le dispositif pour y inventer, en secret, leur propre subjectivité et échapper au carcan social. Le journal était l’équivalent moderne d’une “safe space”, le seul endroit où elles s’appartenaient et posaient les vraies questions sur leur vie future.
Et c’est là tout le paradoxe de la démarche de Domenech, et de beaucoup de diaristes contemporains. On écrit d’abord pour soi, pour l’exutoire, pour archiver le présent ou survivre à une tempête, qu’elle soit une crise d’adolescence en 1880 ou une mutinerie en Afrique du Sud en 2010.
Mais l’écriture crée une trace et cette dernière, une fois la tempête passée, peut devenir un objet d’histoire et un outil de réhabilitation personnelle.
Tout comme il peut rapporter une bonne somme d’argent et un peu de buzz quand on commence à tomber dans l’oubli (👋🏻 Raymond).
La mise en scène de l’intimité
J’adore lire les journaux intimes et les correspondances, parce qu’elles sont subversives en tant que telles : nous n’avions, en théorie, pas le droit d’y accéder.
La correspondance de Camus me fascine, le journal de Kafka me passionne et j’ai hâte de lire, un jour, quand ce sera le bon moment pour moi, celui de Virginia Woolf. La plupart de ces œuvres ont été conçues dans l’intime et non pour la publication.
C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai beaucoup de mal, aujourd’hui, avec les journaux auto-proclamés d’écrivains sur Substack ou sur tout autre réseau social. On n’y trouve plus la vérité nue d’une âme qui se débat avec elle-même, mais la mise en scène calculée d’une intimité devenue produit marketing, visant à nous montrer une image d’Epinal de l’écrivant. En résumé, c’est du personal branding qui se prend pour de la confidence.
Dès que l’on écrit en sachant que le bouton « Publier » sera cliqué dans l’heure, le pacte change, c’est obligatoire, et l’introspection se transforme en performance. Ce n’est pas mal en soi, mais c’est un autre exercice, cela dit autre chose.
Je me souviens, personnellement, avoir refusé de lire des passages de mon journal à une psy pour la simple raison que si je savais qu’elle allait en lire un bout, même dans ce cadre si intime, je n’aurais pas écrit la même chose.
C’est là toute la différence entre un exutoire et un éditorial. Le journal intime a besoin de l’ombre et de la poussière du temps pour conserver son pouvoir de subversion.
Sans cela, ce n’est plus un carnet secret : c’est juste de la communication.
Et c’est peut-être ce que Raymond Domenech a oublié en transmettant ses carnets manifestement pas assez caviardés pour ne pas relancer la tempête.
À la semaine prochaine,
Pauline
PS : Vous êtes diariste et souhaitez transmettre vos journaux aux historiens du futur qui devront comprendre notre siècle si particulier ? Vous pouvez enrichir la base de l’APA (Association pour l’Autobiographie et le Patrimoine Autobiographique créée par Philippe Lejeune). Comme toute archive intime, vous pouvez y inscrire une interdiction de lecture pendant un certain nombre d’années.
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La pratique diariste me fascine également. Je m'interroge sur le rapport dynamique entre intime et extime avec les blogs et les supports de journaling exhibés au gré des réseaux. D'autant plus qu'ils déplacent le temps de l'écriture en anticipant les évènements, en les réglant en amont.
si tout était clair dans nos démarches, actes et sur les raisons d'être honnêtes des carnets secrets ou journaux intimes, la vie serait bien ennuyeuse.
Ah ce bon vieux Raymond, il faut avouer qu'il a le sens du spectacle et qu'il est quand même très drôle, on ne pourra pas lui enlever ça