L'enfer de la pause dej'
#96 ou la jardinière de légumes des collègues
Bonjour,
Voici l’édition #96 des Strates, et bienvenue aux 6 nouveaux lecteurs depuis la semaine dernière.
Je dois faire une confession dans cette édition : j’apprécie rarement les pauses déjeuner en entreprise. Alors lorsque le Monde a consacré un article à ce sujet, qui commence par ce sublime « plus jamais », je me suis dit que ça mériterait bien une missive.
La pause déjeuner : vraie pause ou étape obligée ?
C’est mon thème du jour.

Avant de me proposer un dej :
Croissance difficile à piloter, tensions internes, virage technologique ou culturel à négocier… J'accompagne vos projets de transformation pour que le changement devienne un levier plutôt qu’un frein.
Les 5 cercles de la pause déjeuner
Lorsque j’étais salariée dans une grosse boîte, il y avait dans ma vie deux types de pause déjeuner : celle qui détend avec les copains ou les collègues qu’on apprécie, et le déj un peu forcé avec des collègues parce qu’ils siègent dans le même open space.
C’est évidemment de ce deuxième type de déj que je veux parler.
Si l’Enfer de Dante connaît 9 cercles, je vous propose ci-dessous mon enfer à 5 cercles:
Celle qui mangeait SI LENTEMENT (j’avoue, de mon côté, je mange vite), et que je regardais avaler ses petits pois UN PAR UN À LA FOURCHETTE (j’en ai encore des sueurs froides).
Celui qui vous met la pression dans la cafétéria d’entreprise quand vous en êtes à la moitié de votre dessert, parce qu’il attend votre place (c’est connu, à 12h30, c’est rush hour).
Celle qui avale une jardinière de légumes devant son ordinateur à 15h, parce qu’elle était trop busy pour manger en même temps que tout le monde, et qui vous gratifie des effluves nauséabonds de sa mixture.
Celui qui vous raconte ses vacances, avec autant de détails qu’une séance très poussive de diapositives
Celle qui, entre le plat et le dessert, glisse innocemment « au fait, t'as deux minutes pour qu'on parle de (projet méga chiant) ? » et qui transforme la pause en réunion sans échappatoire.
Pourquoi est-ce si pénible ?
La pause déjeuner cristallise une tension très française : ce moment est à la fois sacré (on ne touche pas à la pause de midi, c’est inscrit quelque part dans la Constitution) et profondément ambigu. Officiellement, c’est du temps off, mais officieusement, tout le monde sait que c’est encore du temps de travail, où l’on continue à se positionner et à entretenir les bonnes cases sur le grand échiquier de l’open space.
Dans une étude sur les pauses déjeuner, j’ai adoré découvrir ce schéma. Comment déjeunent les salariés ? La majorité mange avec les mêmes collègues (souvent ceux dont on est proche, soit géographiquement, soit affectivement) et 18% déjeunent seuls.
Ces 18 % de personnes qui déjeunent seules m’intéressent. Dans l’imaginaire collectif, manger seul au travail reste associé à l’échec social (l’image du collégien à la cantine, sans table où s’asseoir, n’a jamais vraiment quitté nos têtes d’adultes).
Pourtant, on confond souvent deux choses très différentes : l’isolement subi (qui est triste, oui) et la solitude choisie (qui est, le plus souvent, salutaire).

Sauf que choisir de déjeuner seul, c’est parfois la seule manière de profiter d’une vraie pause dans une journée surstimulée. Je revois une étudiante de ma classe qui, pendant une pause, a sorti un bouquin plutôt que de se précipiter à la machine à café avec ses collègues. Eux voyaient certainement une “Rémi sans famille”, moi j’y ai vu une introvertie en train de recharger ses batteries sociales.
L’injonction à la présence : l’appli Never Eat Alone
Le déjeuner est malgré tout encore associé à une injonction sociale, et il y a quelques années, j’ai vécu cette expérience de l’intérieur.
En 2017, l’entreprise dans laquelle je travaillais a déployé Never Eat Alone, une application au concept simple : faire matcher des personnes qui ne se connaissent pas pour un déjeuner. En somme, un Tinder pour rencontrer des collègues et bloquer des créneaux de déjeuner. À l’époque, l’appli était déjà déployée chez la moitié du CAC 40.
L’angoisse.
Je me souviens de la communication interne enthousiaste, des mails RH qui nous expliquaient à quel point ça allait « casser les silos » et « créer des synergies inattendues ». Cela a surtout entraîné des communications très malaisantes.
Vous vous retrouviez face à un parfait inconnu de la direction juridique avec qui vous partagiez, théoriquement, un goût pour la randonnée, et vous deviez en tirer 45 minutes de conversation pendant que vous tentiez de manger un poulet tiède.
Ce que dit la science (et qui va peut-être vous réconcilier avec votre envie de fuir)
J’ai alors un peu creusé, parce que je voulais savoir si mon aversion était une lubie de personnalité ou une intuition validée.
Une étude de la Rotman School of Management a suivi 103 salariés pendant deux semaines, en analysant comment ils passaient leur pause déjeuner et en mesurant leur niveau d’énergie en fin de journée. Résultat : les personnes qui déjeunaient seules, sans travailler, étaient les plus détendues. Celles qui travaillaient pendant le déjeuner ou choisissaient de socialiser étaient légèrement plus fatiguées. Mais la situation la plus épuisante de toutes, et de loin, c’était le déjeuner social obligatoire.
Vous avez bien lu : le pire n’est pas de manger devant son écran, mais bien ce déj de l’enfer où l’on demande des nouvelles d’enfants dont on a oublié les prénoms, et où l’on rentre vidé pour affronter encore trois heures de réunions.
Les chercheurs ajoutent une nuance importante : ce qui compte, ce n’est pas tant avec qui on déjeune que le fait de pouvoir choisir.
Et une analyse plus récente va encore plus loin : le débat « manger seul vs en groupe » au bureau serait moins une affaire de culture d’entreprise que de système nerveux.
Deux personnes qui ne récupèrent pas de la même manière ne s’accorderont jamais sur ce que doit être une « vraie » pause. Autrement dit : aucune politique RH, aucun team-building ni aucun déjeuner collectif ne réconcilieront celui qui a besoin de silence avec celui qui a besoin de bavarder.
Alors, que faire de tout ça ? Je n’ai pas de grande théorie managériale à vous vendre aujourd’hui.
Juste une observation, fruit de longues années de fréquentation de restaurants et des tupperwares avalés sur de grandes tablées : les gens qui prétendent adorer les déjeuners d’équipe sont, dans 90 % des cas, ceux qui parlent le plus pendant ces déjeuners ; ceux qui enchaînent les anecdotes pendant que vous regardez votre yaourt avec une intensité suspecte.
L’enthousiasme pour la convivialité d’entreprise est rarement réparti équitablement autour de la table.
Alors la prochaine fois qu’on vous lancera le fameux « bah alors, tu veux pas manger avec nous ? », vous aurez le droit de répondre, comme ces jeunes salariés magnifiques interviewés par le Monde : plus jamais.
À la semaine prochaine,
Pauline
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Tu m'as débloqué des souvenirs. De ce temps où la pause déj faisait partie de mon quotidien. J'avais déjà trouver des échappatoires.
Très fan de cet article !
J’ai trouvé une solution : je ne mange plus le midi, je me mets à l’écart, je termine plus tôt ma journée (et je m’occupe de mes filles ou je fais du sport)… Et je me sens bien mieux.
Mais je passe pour un asocial (que je suis et que j’assume).
Et l’impact sur l’ambiance de la boîte, en tant que fondateur, n’est pas génial car chacun vaque à ses occupations pendant la pause dej.
Par contre je suis sûr que ça fait du bien à tous d’avoir un moment « off » dans la journée (faut avouer aussi que je recrute des personnes qui ne recherchent pas trop ces moments sociaux).