Vinted et l'IA, ton univers impitoyable
#105 ou l'art d'être un pigeon augmenté
Bonjour,
Voici l’édition #105 des Strates, et bienvenue aux 3 nouveaux lecteurs depuis la semaine dernière.
J’ai failli faire une édition pour dire que j’ai chaud, que je ne supporte plus le bruit du vent sur mes feuilles d’aluminium scotchées à mes fenêtres et que dormir à plus de 30 degrés… ne permet pas de dormir.
Mais j’ai préféré scroller sur les réseaux, affalée devant mon ventilateur qui brasse de l’air chaud, en mangeant des concombres. Notamment sur Vinted, la plateforme de seconde main.
Et là, un élément m’a marquée. Dans l’économie collaborative, à cause de l’IA, on ne peut plus faire confiance à personne.
Et j’ai trouvé ça encore plus chiant que d’avoir chaud.
👗 C’est mon thème du jour.

👉🏻 Et puisque la météo a baissé :
Si vous ne me connaissez pas, vous pouvez me découvrir ici (parcours, thèmes de recherche, expertise dans les médias)
Je peux aussi accompagner vos projets de transformation et de changement si vous travaillez en entreprise.
Le subtil art de faire confiance
Mettons que vous achetiez une voiture d’occasion et que le vendeur vous promette qu’elle est « en super état ». Comment lui faire confiance ?
Il y a plusieurs scénarios possibles : le vendeur a bonne réputation (il vous est recommandé par un proche, il a 5⭐️ sur le Bon Coin), les photos ont l’air authentiques (s’il y a des rayures, le vendeur a zoomé dessus) ou encore il vous propose un rendez-vous pour venir tester tout ça.
Bref, dans l’économie collaborative, c’est-à-dire la vente de biens ou services de personne à personne via une plateforme, la confiance n’est pas une évidence, au contraire, elle se crée.
C’est la raison pour laquelle vous lisez les commentaires sur Airbnb, que vous vérifiez la plaque de votre Uber et que vous êtes capables d’annuler une commande sur Amazon si le nombre d’étoiles est inférieur à 4. Pour faire confiance, il faut des preuves de confiance. J’en avais déjà un peu parlé dans cet article sur la preuve sociale.
Sur Vinted, les consignes sont les mêmes : des photos qui mettent en valeur vos vêtements (ou ce que vous vendez), mais authentiques. A l’époque, des vêtements sur cintre, un peu repassés, sous une bonne lumière, ça suffisait amplement. Si vous êtes sur la plateforme depuis ses débuts en 2018 (ça ne me rajeunit pas), vous avez forcément soupiré devant les messages qui demandaient “une photo portée” et les mesures exactes au cm près.
C’était le prix de la confiance.
Du vide-grenier au e-commerce
Et puis l’IA est passée par là. Petit à petit, les selfies-miroir où l’on cachait nos visages avec le téléphone au milieu de la tronche ont été remplacés par des photos retouchées grâce à l’IA. Et commercialement, ça se comprend.
Entre une robe chiffonnée pendue à un ceintre et une robe portée par un mannequin… Le vide-grenier s’est donc transformé en plateforme e-commerce.
J’ai fait le test avec l’une de mes robes (que j’aime et ne vends pas, n’insistez pas). À gauche, vous avez ma photo originale. À droite, vous avez la version pimpée de Gemini. Inutile de vous demander laquelle vous inciterait à acheter.
Et ce n’est même pas mentir : quand vous achetez une robe sur La Redoute, le même produit vous attend, emballé dans son sachet en plastique, et il est probable que vous ne ressembliez jamais au mannequin qui vous a donné envie de l’acheter. Ça s’appelle le marketing.
L’ère de l’arnaque IA
Le problème, c’est que des petits malins ont utilisé à la fois le principe de confiance ET l’IA pour créer leur business. Et il m’a fallu m’y prendre à deux fois et lâcher presque 100 euros pour me rendre compte de l’arnaque (la canicule rend chiant et bête, c’est ma conclusion).
Donc me voilà en train de scroller pour trouver une robe pour un mariage, jusqu’à ce que je tombe dans le vortex des robes IA.
Qu’est-ce qu’une robe IA ?
Une robe extrêmement bien mise en valeur par des mannequins IA, vendue à prix d’or pour sa présentation premium, et non pour sa qualité.
En somme, une nouvelle forme de dropshipping.
Cas vécu : voici Julie (j’ai changé le prénom), une vendeuse sur Vinted qui pose dans plein de tenues différentes. Clairement, une jeune fille qui aime la mode et vide son placard.
Julie semble récente sur la plateforme mais bénéficie déjà de bonnes évaluations. Elle se connecte souvent, a des abonnés et d’après Vinted, ses informations sont vérifiées. Julie n’est donc pas un bot ; achetons-lui quelque chose de sa vaste collection !
Comme vous n’êtes pas nés de la dernière pluie, vous voyez bien que toutes les photos sont retouchées par IA. Mais cela fait partie du jeu actuel, OK.
Mettons que nous achetions ce beau pantalon coloré qu’elle propose à 50 euros (exemple pris au hasard, car en soi, je le trouve horrible). En négociant un peu, vous pensez pouvoir l’obtenir pour 40 euros. Après tout, elle dit qu’il est “en bon état”, donc pas neuf. Pas mal, vous vous dites!
Voilà, vous êtes contents : vous avez un joli pantalon de la marque “Vintage Dressing”, obtenu à un prix négocié de 20 %.
Maintenant, voici une petite vérification utile qui vous fera gagner 62% du prix en 2 étapes:
Faites une capture d’écran du produit
Insérez-la dans Google Images pour faire une recherche inversée
Résultat : ce superbe pantalon, vendu à 50€, se vend à 15€ sur Shein et Temu.
Vous êtes donc un pigeon à hauteur de 35€.
La confiance et l’IA
Alors que retenir de ce changement ?
D'abord, l'arnaque n'a rien inventé. Le dropshipping existait avant l'IA, les vendeurs malhonnêtes aussi, et le coup du produit chinois revendu trois fois son prix est vieux comme l’e-commerce.
Ce qui m’embête le plus, c’est que les signaux sur lesquels on s’appuyait pour faire confiance se sont retournés contre nous.
Les belles photos, qui étaient un effort (donc un gage de sérieux), sont devenues le premier drapeau rouge ; les étoiles ne veulent plus dire grand-chose, pas plus que le profil vérifié. On nous a appris à chercher des preuves de confiance — et ce sont précisément ces preuves qui sont aujourd'hui les plus faciles à fabriquer.
Enfin, et c'est le plus fatigant : la charge de la preuve a changé de camp. L’économie collaborative implique, beaucoup plus qu’avant, de se transformer en petit enquêteur, obligé de faire le travail de vérification que la plateforme déléguait jusqu’ici à la réputation.
La confiance, qui était une économie de temps (je te fais confiance pour ne pas avoir à vérifier, je te fais confiance car Vinted te fait confiance), devient une dépense d'énergie permanente.
Et c’est peut-être ça, le vrai coût de l’IA dans l’économie collaborative, au-delà des 35 euros du pantalon : le fait qu’on ne puisse plus rien prendre pour argent comptant, et que chaque petit achat anodin réclame désormais sa minute de suspicion.
On a gagné de belles photos et perdu le luxe de ne pas douter. Donc vérifiez vos pantalons.
Et continuez à boire de l’eau.
À mardi prochain,
Pauline
PS : évidemment, j’ai fait une réclamation. J’ai découvert que Julie s’appelle en fait Philippe avec une entreprise de “commerce de détail” déclarée. Kill me.
PPS : 🍵 En plus de liker et partager ❤️ vous pouvez soutenir ma newsletter par un don en argent sonnant et trébuchant, qui sera utilisé pour m’offrir mon chaï latte de la semaine.












eh ben, on peut dire que l'entreprise de Philippe porte bien son nom. Merci, pour ton numéro. Je ne m'étais jamais rendu compte que les gens pouvaient faire un tel usage de l'IA sur Vinted.