Indignez-vous, ça rapporte
#95 ou la monétisation du conflit
Bonjour,
Voici l’édition #95 des Strates, et bienvenue aux 13 nouveaux lecteurs !
Je continue ma plongée dans l’œuvre de Gérald Bronner. La semaine dernière, je vous parlais de la routinisation des signes et de la course à l’outrance qu’elle suscite. Quelle est l’étape suivante ?
C’est de monétiser cette outrance, grâce à notre fascination ancestrale pour le conflit.
⚖️ C’est mon thème du jour.

Quitte à éviter le conflit :
Si vous rencontrez des problèmes de croissance, des tensions au sein de vos équipes ou de votre organisation, ou si vous souhaitez accompagner le changement dans votre entreprise (nouvelles technologies, nouveaux usages), sachez que j’accompagne vos projets de transformation.
La bataille de Booba
Ceux qui ont une bonne mémoire se souviendront peut-être qu’en 2018, l’aéroport d’Orly a été évacué. Cela n’avait rien à voir avec une alerte à la bombe ou un bagage oublié ; c’était parce que les rappeurs Booba et Karris se battaient à grands coups de valises et de poubelles dans le terminal, devant des dizaines de téléphones levés.
La vidéo a fait une dizaine de millions de vues en quelques heures, est devenue virale et a même suscité des hommages artistiques (on nage un peu en plein délire, si vous voulez mon avis).
Comme le chantait Jacques Brel : “Et nom de Dieu, c'est triste Orly le dimanche…”
Bronner cite cet épisode pour poser une question très sérieuse : pourquoi cette vidéo, parmi des millions diffusées ce jour-là, a-t-elle capté autant notre attention ? Pourquoi des gens qui n’ont jamais écouté ces rappeurs ou savent à peine qui sont ces types, ont-ils regardé, partagé ou commenté cette vidéo?
La réponse est biologique avant d’être sociologique, car notre cerveau continue d’assimiler le conflit à un danger potentiel. Lorsque deux individus s’affrontent, notre réflexion consiste avant tout à recueillir des informations vitales : qui gagne ? Est-ce que je risque quelque chose ? Dois-je fuir ?
C’est ce mécanisme qui a permis à nos ancêtres de survivre dans des environnements hostiles, et qui nous rend toujours, aujourd’hui, incapables de faire défiler une bagarre sans la regarder.
Les plateformes le savent et ont conçu leurs algorithmes en conséquence.
La monétisation de l’indignation
Ce que Bronner appelle “l’industrie de l’indignation”, c’est la monétisation de ce réflexe, avec une logique simple :
Le conflit capte l’attention → l’attention génère de l’engagement → l’engagement génère de la publicité → la publicité génère du revenu.
La mécanique est, somme toute, assez simple et crée un environnement informationnel organisé autour d’une question unique : qui peut s’indigner, de quoi et à quelle vitesse ?
Observez votre fil d’actualité pendant une semaine entière sous cet angle, et vous risquez de constater que la quasi-totalité des contenus qui performent le mieux sont des contenus de conflit.
Il n’est d’ailleurs pas possible d’allumer BFMTV sans constater qu’ils tournent H24 sur cette rhétorique, ou de scroller les réseaux sociaux sans un article qui titre “La réponse cinglante de X à Y” ou un thread qui décortique la faute morale de quelqu’un que tout le monde connaît.
On a donc transformé l’information en un grand ring de boxe où le conflit est mis en scène pour déclencher un réflexe de survie. Et cela fonctionne parce que notre cerveau ne fait (toujours) pas de différence entre un danger réel et un danger numérique.
L’hyper-conséquentialisme, ou le tribunal du net
De cette dynamique est né ce que Bronner appelle l’hyper-conséquentialisme.
L’idée est la suivante : dans un environnement où le conflit est permanent et où tout le monde surveille tout le monde, la moindre action peut vous valoir d’être traîné dans la boue et excommunié socialement.
C’est-à-dire qu’un vieux tweet déterré, une photo malheureuse ou un commentaire, un soir de saoulerie il y a dix ans, peut vous exploser à la figure sans que vous ne l’attendiez.
Si l’indignation a permis de mener des combats essentiels (comme le combat #MeToo), elle a aussi instauré un climat de nervosité généralisée. Aujourd’hui, on cherche la faille partout, chez n’importe qui et tout le monde.
Cette tension se reflète sur les comptes de certaines personnalités publiques. Quand je regarde l’Instagram de Charly Salvator ou de Baptiste Beaulieu, je suis sidérée de voir à quel point l’espace des commentaires est devenu un champ de mines. Sous prétexte de “donner son avis”, on voit ressurgir les vieux démons (sexisme, homophobie, complotisme, le tiercé gagnant). Je ne sais pas si j’aurais leur courage face à tant de haters, et je comprends Charly qui, régulièrement, s’énerve en story.
C’est le paradoxe de notre époque : nous n’avons jamais été aussi surveillés, et pourtant, la parole n’a jamais semblé aussi incontrôlée et brutale.
Je me suis alors demandé ce que cela faisait à ma façon d’écrire.
Cette newsletter existe depuis plus de deux ans. Je publie chaque semaine des positions ou des analyses qui m’interpellent ou que j’aurais aimé lire. Et il m’arrive — rarement, mais ça arrive — de ressentir une légère hésitation avant de publier. Est-ce que cette formulation peut être sortie de son contexte ? Est-ce que ce titre peut être mal interprété ? Est-ce que je m’expose à quelque chose que je n’ai pas anticipé ?
Cette hésitation est comme un fil de rasoir : saine quand elle exige la précision, mais toxique lorsqu’elle glisse vers l’autocensure.
Bronner pose une question à laquelle je n’ai pas de réponse définitive : comment penser librement dans un environnement qui a un intérêt (économique) à nous faire préférer l’indignation à la réflexion ?
Je crois que c’est, pour notre époque, notre principal défi collectif.
À la semaine prochaine,
Pauline
PS : 🍵 En plus de liker et partager ❤️ vous pouvez soutenir ma newsletter par un don en argent sonnant et trébuchant, qui sera utilisé pour m’offrir mon chaï latte de la semaine.







