Prompter, est-ce tricher ?
#88 ou notre souveraineté intellectuelle avec l'IA
Bonjour,
Voici l’édition #88 des Strates. Bienvenue aux 11 nouveaux lecteurs qui nous rejoignent depuis la semaine dernière.
J’ai adoré lire, la semaine dernière, cette réflexion de Matt Schumer sur l’IA.
Et une question m’obsède.
Je me cache au bureau quand j’utilise l’IA pour des clients. J’écoute des débats lunaires entre universitaires qui veulent absolument l’interdire aux étudiants, et j’assiste, impuissante, à une crise de la recherche académique.
Et pourtant, la honte d’utiliser l’IA est toujours là.
Pourquoi ?
C’est mon thème du jour.

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Copier les réponses sur ma règle
Si vous n’utilisez pas l’IA, si vous n’avez jamais mis les doigts dans ChatGPT, Claude ou autre, vous n’êtes pas en résistance, vous êtes en retard. C’est comme continuer à utiliser la machine à écrire alors que la moitié de vos collègues se sont mis à l’e-mail. Et ce retard ne pourra que s’aggraver. Vous avez le droit de ne pas aimer, de critiquer, de trouver ça dommage, voire dommageable… Mais vous ne pouvez pas ignorer son mode de fonctionnement.
Mais je reconnais un sentiment ambivalent, une sorte de réaction hermione-grangeresque dans mon usage de l’IA. Je ne peux m’empêcher de penser que je suis en train de tricher, un peu comme si, un jour d’interro, j’avais copié toutes les réponses sur ma règle.
Ce n’est pas un hasard si cette tension est si forte dans le milieu universitaire. Les enseignants-chercheurs, dont la légitimité repose sur leur capacité à écrire, penser et transmettre, sont les premiers touchés par une technologie qui attaque un territoire longtemps considéré comme intouchable.
On n’a pas le droit d’utiliser l’IA dans nos productions, sauf pour du “copy-editing”, mais mon rapport de thèse a été généré par l’IA par mon jury.
On n’a pas le droit d’utiliser l’IA pour faire des reviews, le nombre de publications a augmenté de 30% grâce ou à cause de l’IA.
On interdit l’IA aux étudiants pour les partiels et les mémoires de fin d’année, alors même que les chercheurs l’utilisent pour leurs travaux.
Est-ce que ça va nous faire progresser ? Bof. Les études récentes montrent surtout que cela nous pousse à travailler davantage.
Mais pour mes étudiants, je considère que c’est à nous de réinventer la transmission, et non à eux de se brider technologiquement.
Pourtant, j’ai encore honte d’utiliser l’IA
J’ai l’impression de voler un client qui me paie une journée pour un travail que je fais en 3 heures grâce à mon savoir-faire en IA. Mais je ne vais pas lui dire, car je ne veux pas que ce gain de temps se transforme en injonction à produire davantage. Je veux récupérer ce temps pour faire des choses pour moi.
J’ai l’impression de trahir les artistes quand je produis des contenus boostés par l’IA. Mon copain est dessinateur et moi, je produis tous les visuels de ces newsletters en quelques prompts. Il les trouve toujours affreux et lui montrer est presque devenu un jeu. Mais j’y vois aussi autre chose : l’illustration est devenue une commodité ; pas l’art.
J’ai l’impression de tricher quand je donne un plan et des idées à une IA et qu’elle me rédige un début d’article académique, puis reprend et améliore mes idées. J’ai beau jouer les garde-fous, m’assurer que ma pensée n’est pas trahie, je supprime les tirets cadratins et je chasse les espaces insécables, de peur d’être “repérée”.
Pourquoi ?
Parce qu’on m’a appris que le travail devait se payer. Autant en argent, qu’en énergie ou en temps passé. Et que ces trois dimensions étaient indissociables.
Sauf que l’IA casse cette équation. Et en la cassant, elle remet en cause notre définition même du travail intellectuel. Voilà pourquoi les universitaires sont autant en PLS.
L’esclave et le maître
L’inverse est aussi vrai : les parangons de vertu, si fiers de ne jamais mettre le nez dans l’IA, sont tout aussi agaçants.
“Une newsletter 100 % écrite sans IA”, “un contenu 100 % humain”… Comme si cela suffisait à leur conférer une valeur morale supplémentaire.
Mais notre rapport à l’IA est bien plus complexe que cette opposition paresseuse.
L’auteur de science-fiction, Alain Damasio, raconte lui-même qu’il utilise désormais l’IA pour son prochain roman et que cela provoque surtout “une crise d’ego” chez les auteurs.
Par exemple, cette édition a été écrite sans IA, mais ce n’est pas le cas de la précédente, où l’IA m’a été d’un précieux soutien pour structurer des idées et améliorer des tournures de phrases. Avez-vous vraiment vu la différence ?
Je ne pense pas. Parce que j’ai fait ce qui est le plus important dans notre rapport à cette technologie. Il ne s’agit pas de savoir si j’ai été « augmentée » ou non, mais si j’ai gardé la souveraineté sur mon contenu.
Ai-je été maître ou esclave de mon IA ?
L’importance de la souveraineté intellectuelle
C’est ça, je crois, le vrai terrain du débat. Ce n’est pas d’avoir été ou non aidé par une IA, mais plutôt de savoir à quel degré vous êtes resté maître de votre contenu. L’avez-vous vraiment relu ? Avez-vous vraiment compris ce qui était écrit ? Est-ce qu’il vous a améliorés, ou est-ce qu’il vous a rendus fainéants ?
Dans le roman que j’ai écrit, j’ai utilisé l’IA pour rédiger des passages. Et puis je les ai presque tous supprimés. Pourquoi ? Parce que je n’étais plus en maîtrise de ma scène, parce que les extraits me dépassaient : ils n’étaient plus moi ni mon prolongement ; ils étaient autre chose. Et je crois que cela se voit vraiment comme les yeux au milieu de la figure dans le travail de création.
En revanche, quand j’écris un communiqué de presse ou que je dois reformuler le contenu d’une slide, c’est transparent. Et le gain de temps est réel.
L’IA nous met au défi dans notre humanité, parce qu’elle touche à nos capacités cognitives et à ce qu’on croyait avoir le plus de valeur : notre intelligence.
Mais je crois sincèrement que ce débat est déjà périmé. Aujourd’hui, c’est la question de la souveraineté.
Trump nous a rappelé l’importance de notre souveraineté économique et numérique.
L’IA nous rappelle l’importance de notre souveraineté intellectuelle.
Elle vous appartient et c’est elle qui vous protégera de la honte.
À mardi prochain,
Pauline
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Oui je suis bien d’accord avec toi sur la question de la souveraineté mais je ne peux m’empêcher d’être rassurée par toutes ces années passées sans IA où seul mon petit cerveau humain, ma mémoire exercée, m’ont suffi.
Haha on a été inspiré par le même sujet (enfin, par Damasio !)