L'économie du miroir
#82 ou le paradoxe de la creator economy
Nous sommes à l’édition #81 des Strates. Bienvenue aux 15 nouveaux lecteurs qui nous rejoignent depuis la précédente édition.
Après la déferlante des bilans 2025 vient l’ouragan des prédictions pour 2026. Parmi elles, l’éternel débat sur le futur de la création de contenu.
Est-ce que LinkedIn va survivre à sa propre slopisation ? Est-ce qu’Instagram a encore de l’intérêt et est-ce que si on n’a pas de podcast à soi, on a un peu raté sa vie ?
Ou au contraire, avec l’obsession de la création de contenu, sommes-nous en train de cannibaliser notre propre curiosité ?
C’est mon thème du jour.

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La creator economy : le rêve à portée de smartphone
Je suis allée à Rome cet hiver, la ville que je préfère sur cette planète pour sa beauté, ses couches infinies d’histoire (ses strates, tiens tiens) et sa lumière. Il me suffit d’un lever de soleil sur l’une des sept collines pour me sentir instantanément mieux. J’ai la chance d’y avoir passé du temps, de l’avoir connue hors saison (souvenez-vous), voire totalement déserte après la pandémie — assez pour m’asseoir avec deux amis devant la fontaine de Trevi et papoter une petite heure sans être dérangés.
Et puis ce Noël, j’ai connu l’affluence insupportable du surtourisme, des perches à selfies qui se cognent parce qu’il faut prouver qu’on a été là et alimenter nos réseaux sociaux. On ne regarde plus Rome, mais on se regarde à Rome.
Car puisque le contenu est accessible à quiconque possède un smartphone, la tentation est grande, pour tout un chacun, de devenir créateur.
On appelle cela la creator economy : une façon de gagner de l’argent sur Internet en alimentant des plateformes (Insta, YouTube, etc.) et en interagissant avec une communauté de followers.
Léna Situations est l’exemple le plus connu, mais il en existe pour tous les goûts, dans toutes les niches, de l’élevage de chien à la religion, en passant par le maquillage et la philosophie.
C’est le rêve à portée de selfies : gagner de l’argent avec son téléphone.
Quand la création devient auto-référencée
Puisqu’on préfère globalement tous se promener à Rome avec son smartphone plutôt que de prendre le RER à 8h du mat’, beaucoup d’entrepreneurs/créateurs ont surfé sur la vague.
On peut donc acheter des formations pour apprendre à vendre des formations, lire des newsletters payantes pour apprendre à monétiser notre newsletter, et ainsi de suite.
Les mauvaises langues disent que c’est une immense pyramide de Ponzi, mais je ne partage pas tout à fait cet avis. En pleine ruée vers l’or, il y a toujours eu des petits malins pour vendre des pioches. Et chacun a besoin de l’autre pour se développer. Le système fonctionne et tout le monde y trouve son compte.
Ce que je déplore, en revanche, c’est le rapport à la curiosité qui s’érode dans ce format.
Ne pas confondre mouvement et déplacement
Sur LinkedIn comme ailleurs, on observe vite les mêmes références et les mêmes récits de quête de liberté : la bibliothèque qui fait rêver, le solopreneur devant son bootcamp… Rien de choquant, simplement un mode de fonctionnement qui se répète en boucle.
Tout le monde veut créer du contenu, mais rares sont ceux qui posent la seule question qui vaille : est-ce que j’ai vraiment quelque chose à dire ?
Je lis trop souvent « je veux documenter ma vie». Avant, on appelait ça un journal intime et on maudissait sa famille sur cinq générations quand quelqu’un avait l’audace de l’ouvrir. Ça n’a jamais empêché la naissance de grands penseurs.
Car ce n’est pas documenter sa vie qui compte, mais la faculté à développer une perspective originale, ce qui nécessite souvent de prendre du recul et de s’entraîner à penser, moins à communiquer.
Dans « création de contenu », le mot-clé est d’abord « création ». Est-ce que ce que vous dites apporte quelque chose, ou est-ce une digestion qui ne porte pas son nom ?
Car à force de template Canva, de formats optimisés, de newsletters écrites juste pour “faire du contenu”, on oublie ce qui, au départ, donnait envie de réfléchir et de parler : le monde, les autres ou le rapport au réel.
La carte ou le territoire
Alors trop de créateurs finissent par se répéter (j’en parlais ici), mais je pense que cela dépasse la question individuelle : c’est plutôt un écosystème qui finit par se citer lui-même, convaincu d’explorer, alors qu’il tourne en rond.
Je voyais pas plus tard que la semaine dernière des stories avec des “intervenants exceptionnels” dans un mastermind. Je les connaissais tous : ce sont toujours les mêmes. Et c’est un problème.
Car où que vous alliez dans l’écosystème solopreneur/business, vous y retrouverez les mêmes références, les mêmes livres à lire (Oui, Naval Ravikant, c’est super, mais essayez Épicure, ça dit sensiblement la même chose) et les mêmes chaînes YouTube à regarder.
C’est une base, il est utile de passer par là. Mais si vous voulez développer votre perspective, c’est loin d’être suffisant. Il faudra aller plus loin, découvrir et ouvrir votre monde à d’autres pensées, réflexions et surtout, vivre d’autres expériences.
La curiosité souffre beaucoup plus de l’entre-soi, que de l’IA.
Si vous voulez écrire “du contenu”, il ne sert pas à grand-chose de suivre des gens qui vous expliquent comment ils écrivent. Parce que le sujet n’a jamais été un problème de méthode, mais d’exposition.
Si vous ne vous exposez qu’à des personnes qui vous expliquent comment faire, vous tournerez en rond. Il faut, au contraire, voir autre chose que vos pairs, vos outils ou vos propres miroirs.
La création s’appauvrit quand elle cesse de se nourrir du monde pour ne plus dialoguer qu’avec elle-même.
Alors, parfois, la meilleure façon de continuer à créer, c’est d’aller voir ailleurs, juste pour ne pas confondre la carte avec le territoire.
Le reste suivra. Ou pas. Et ce n’est peut-être pas si grave. Au pire, vous en reviendrez inspiré.
À mardi prochain,
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Excellent post.
J’avoue sans honte, qu’il y a quelques années je suis tombée dans le piège de la création de contenus et du mirage de l’argent “facile” (pas pour m’acheter un yacht mais pour créer des revenus passifs complémentaires).
Et comme tu l’expliques très bien, tu te retrouves très vite dans un écosystème clos où il faut d’abord acheter quelque chose (qui va te vendre le secret pour réussir ton podcast, ta formation en ligne etc.) et qui fait ensuite référence à une autre chose miraculeuse qui va t’aider à encore plus surperformer etc., etc.
Dans mon cas ce n’était pas à proprement une arnaque mais une espèce de chaîne sans fin de recommandations payantes, d’idées 20 fois recyclées (quand tu commences effectivement à connaître tous les intervenants et les références par cœur tu vois tout de suite où ton expert miracle veut t’emmener) etc.
Au milieu de tout cela, il y a toujours la création de contenus à réaliser. Et aussi originale et unique soit elle, à mon avis ce que personne ne te dit (et que tu découvres au fur et à mesure et assez violemment) : c’est que c’est un métier.
Concevoir, filmer, rédiger, prendre la bonne photo, éditer, écrire le bon texte, poster au bon moment, trouver sa cible, entretenir le liens avec les gens qui vous suivent, et recommencer, recommencer, recommencer… c’est un boulot à plein temps et ceux qui commencent du jour au lendemain sans gros budget et sans expérience préalable le font … mal.
Moi la première.
C’est tout simplement un boulot de dingue (concepteur, réalisateur, monteur, marketing, technicien etc. le tout fait par une seule personne) pour un résultat, la plupart du temps, assez insatisfaisant.
Une à deux heures de boulot (ou beaucoup plus) pour au final recevoir 20 ou 30 likes (même 100 ou 1000 ne vous mènent pas bien loin) et devoir tout recommencer dès le lendemain avec l’espoir que cette fois-ci, que cela décolle … c’est une énergie folle dépensée de bien mauvaise manière.
Dernière pierre de l’édifice (ou clou dans le cercueil) : au final la qualité du contenu importe bien peu par rapport à la forme et au succès.
C’est désolant, mais un post creux mais qui en jette et qui fait des milliers de likes (coucou les gens qui repostent sur Substack des photos de bibliothèques avec pour commentaire révolutionnaire « cette bibliothèque sinon rien ») aura toujours l’air plus crédible qu’un post mal fichu et pourtant profond.
Je garde de l’expérience un épuisement complet et la sensation d’avoir été un peu cruche (n’ayons pas peur de le dire) et sans amertume - mais avec soulagement - je suis retournée à ce que j’aimais vraiment faire sans me forcer : écrire.
Totalement d’accord avec cette perspective de création de contenu notamment appliquée à Substack, je nuancerais pour les autres plateformes car à la base un réseau social était focalisé sur le réseau plus que la création de contenu justement. et pour reseauter il n’est pas toujours utile de se mettre une pression de dingue pour créer quelque chose hors du commun, notre réseau est déjà juste content d’avoir des nouvelles de nous comme nous sommes heureux d’avoir des nouvelles d’eux. C’est quand on bascule du réseau à l’audience que le glissement se fait et là en effet on tombe bien souvent dans le monde de l’entre-soi